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philosophie politique

  • Nuit Debout ou le Prion du Capitalisme

    Frédéric Lordon constate qu'avec Nuit Debout, le feu n'a pas pris, malgré tous ses efforts pour essayer d'enflammer cette petite braise.  Il me semble heureux que le feu n'ait pas pris, parce qu’ensuite, les hommes providentiels, les sauveurs, ne manquent pas de tirer la couverture à eux ou nous entraînent dans des voies infernales, pavées de nos (leurs) bonnes intentions.
     

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  • Du mouvement des planètes politiques

    Il n'a échappé à personne que l'attraction du communisme ou plus exactement de la gauche autoritaire a fondu depuis les années 80. C'était un gros morceau, une grosse planète, dont la disparition ne peut manquer de modifier tous les équilibres du cosmos politique. Je vais m'aventurer à une hypothèse sur cette évolution, ou plutôt cette révolution en cours. Attention, article très prospectif, très schématique et très succinct, donc peu fiable!

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  • Soit le chef, soit l'intelligence collective, il faut choisir.

    La droite, c'est le chef, et la gauche, c'est l'intelligence collective ou ... l'utopie. Du moins, une gauche qui serait libertaire, plaçant l'émancipation en son cœur. Cette gauche libertaire se cherche depuis au moins la révolution. Serait-il possible qu'elle se trouve enfin en devenant experte en gestion de l'intelligence collective?

    L'essentiel de ce billet est paru en premier le 16/12/2015 sur le site des convivialistes sous le titre "L'intelligence collective pour féconder la gauche libertaire et donner corps à un convivialisme". ou là (commentaires différents).

    Relayé aussi sur le blog de Paul Jorion.

    Et sur celui de Jean Gadrey.

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  • Dialectique matérialiste et intelligence collective

    L'intelligence collective s'applique très bien aux abeilles et aux fourmis, un peu moins bien aux collectifs humains, aux groupes humains. Les principales différences entre ces animaux sociaux et les humains résident dans les luttes de pouvoir, y compris dans la manie saugrenue de vouloir "gagner" les conversations, et la propension à prendre ses désirs pour des réalités, qui rendent plus difficiles les échanges et en particulier l'identification et la prise en compte des contradictions avec les objectifs qui se révèlent dans l'action.

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  • Combiner les libertés pour écologiser le progrès

     

    Depuis la révolution ou à peu près, nous avons mis notre société en marche, nous avons créé la modernité en nous appuyant sur deux mythes fondateurs intimement soudés, le mythe de la liberté individuelle indispensable au mythe du progrès. Ces deux mythes ne se sont certainement pas imposés par hasard à cette époque et mon but n'est pas d'en faire une mise en perspective historique au moyen d'une analyse matérialiste au dessus de mes moyens. Mon but est de tenter de faire entrevoir que ces deux mythes fondateurs ont parfaitement joué leur rôle de modernisation mais qu'ils sont aujourd'hui en bout de course et qu'il conviendrait de les faire évoluer.

    Depuis qu'il a adhéré à ces deux mythes, depuis la fin du 18ème siècle, le monde dit occidental a connu un développement extraordinaire. Tellement extraordinaire que la démographie combinée avec son mode de vie porte atteinte aux équilibres écologiques et risque bien de se heurter sous peu à une pénurie de matières premières, surtout depuis qu'il a converti le reste du monde au progrès et à la liberté "privée" et non la liberté individuelle, la nuance n'est pas mince. Le concept de liberté individuelle a été transposé à toute entité relevant de la sphère privée*. Le libéralisme n'est pas autre chose que la mise en application de cette liberté privée. Toute action qui viserait à réguler les libertés privées, se verra disqualifiée pour cause d'atteinte au progrès. On peut par exemple l'illustrer par les réactions très négatives de Claude Allègre quand nous avons inséré le principe de précaution dans notre constitution.

    Un certain malaise se fait jour à propos de nos contrats sociaux. L'anarchie libérale réelle (terme aussi employé par Maurice Allais), lui-même pourtant très libéral) est très visible en ce moment avec la crise financière et économique, l'absence de système monétaire international, l'optimisation et la fraude fiscale à outrance, la puissance des lobbys (banquiers, semenciers, pharmaceutiques...), les affaires traduisant la collusion entre pouvoir politique et pouvoir de l'argent. Cette anarchie libérale détruit les contrats sociaux dont les fonctions régulatrices, celles qui évitent l'accumulation de pouvoir privé (en particulier avec le pouvoir que confère l'argent), celles qui contrecarrent le pouvoir du plus fort par un pouvoir public plus puissant, une légalité et une légitimité plus puissante traduite en institutions régulatrices et non arbitraires. On ne peut réguler un système si les perturbations deviennent plus puissantes que les capacités régulatrices, c'est ce que nous ressentons en ce moment. Huntington a cru déceler un choc de civilisation où je vois le développement d’une anarchie (l’anarchie libérale) suscitant des réactions qui deviennent de plus en plus aiguës, par des demandes souverainistes dont certaines sont progressistes et d'autres plutôt sur la défensive, régressives et autoritaires. Pas besoin de vous faire un dessin. Mais pour toutes, l'anarchie ambiante, c'est à dire la carence d'institutions régulatrices effectives, les légitime.

    La liberté individuelle ne coïncide pas, mais pas du tout, avec la liberté privée qui bafoue bien souvent la liberté individuelle. Chacune de nos actions interagit avec les actions des autres. Que nous soyons un individu ou un groupe. Le concept de liberté individuelle transposé indûment aux questions collectives est au fondement de la lutte des places et de l'exclusion, de notre société de l'exclusion. Et nous n'avons rien à attendre de la croissance sur le plan de la solidarité. Pour preuve, nous sommes plusieurs fois plus riches qu'il y a 50 ans et pourtant notre société comporte beaucoup plus d'exclus, d'inemployables, de relégués. Passer d'un concept de liberté individuelle détourné de son objet à un concept de combinaison de nos libertés pour ce qui relève de toute décision collective peut nous faire passer d'une société de l'exclusion à une société hospitalière. Manipulée de travers, radicalisée, cette proposition de combinaison de nos libertés peut devenir liberticide, totalitaire si elle s'attaque à la liberté individuelle sous couvert de bien commun. Mon but n'est pas de nier le niveau de décision individuel, mais de le remettre à sa place dans une architecture subsidiaire afin de nous redonner les moyens de reconstruire un contrat social efficace, c'est à dire capable d'empêcher les plus forts d'imposer leur loi contre les institutions régulatrices. Je ne crois pas que sans cette mutation nous pourrons envisager d'écologiser le progrès parce que nous ne saurons pas contrecarrer la puissance privée pour laquelle c'est la loi du plus fort qui s'impose et cette loi du plus fort nous conduit à aller jusqu'au bout de la "consommation" des ressources et des équilibres de la planète. L'alternative autoritaire qui sera à coup sûr liberticide aura le champ libre, ainsi que la tendance lourde des votes l'indique. Il y a assez peu de chances que les décroissantistes cool prennent le dessus.

    Comment mettre en place cette combinaison des libertés qui ne soit pas liberticide, comment trouver cet équilibre qu'une subsidiarité bien comprise pourrait nous apporter? Auguste Comte avait pressenti le caractère anarchique de la démocratie basée sur la liberté individuelle. Dès le milieu du 19ème il formule une proposition de sociocratie, c'est à dire un ordre basé sur l'art de combiner les libertés. Il défend une vision politique de la sociocratie dans son catéchisme positiviste : "Nous venons donc ouvertement délivrer l'Occident d'une démocratie anarchique et d'une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie socio­cratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les forces hu­mai­nes, toujours appliquées chacune suivant sa nature. En effet, nous, sociocrates, ne sommes pas davantage démocrates qu'aristocrates. A nos yeux, la respectable masse de ces deux partis opposés représente empiriquement, d'une part la solidarité, de l'autre la continuité, entre lesquelles le positivisme établit profondément une subor­di­nation nécessaire, rem­plaçant enfin leur déplorable antagonisme". C'est plein d'emphase, tout à fait d'époque. Auguste Comte était plus fort pour la théorie que pour la pratique et il n'a jamais réussi à faire atterrir sa sociocratie. Il a fallu attendre les années 1970-1980 pour que le cybernéticien patron d'entreprise Gerard Endenburg mette en place une boîte à outil sociocratique efficace. La sociocratie d'Endenburg est souvent perçue comme une simple méthode de management, alors qu'il s'agit d'une proposition de renversement de paradigme fondamental, une proposition pour passer du concept de liberté individuelle dévoyé à un concept de combinaison des libertés lorsqu'il s'agit des décisions collectives. Cette proposition peut être testée au niveau de groupes très petits jusqu'à de très grandes structures, si bien que sa diffusion par le bas est envisageable sur une base d'efficacité et d'adhésion après l'avoir testée et non à priori (comme ce fût le cas des grandes idéologies précédentes, que ce soit l'idéologie libérale ou l'idéologie communiste).

    Parmi les avantages que présente la sociocratie sur d'autres modes de combinaison des libertés, elle possède plusieurs dispositifs cohérents de prise en compte des informations, notamment en protégeant les objecteurs et leurs objections mises au service de la fiabilité de l'information. Une organisation sociocratique ne pourra pas faire l'impasse sur les externalités négatives (ou dit autrement "les gains pour moi et les problèmes pour la collectivité") que notre organisation basée sur la liberté privée génère (on ne peut nier les externalités positives tant mises en avant par les libéraux depuis Smith, mais il me semble juste de ne pas négliger les externalités négatives comme la pollution, les dégâts sanitaires, la neutralisation de l'efficacité des antibiotiques, des pesticides et des désherbant du fait de leur emploi massif, l'érosion des sols...). De ce point de vue, elle sera plus apte à prendre en compte les réalités écologiques. Autre point, la sociocratie est apte à ne pas se laisser dominer par les arrivistes, en particulier par deux moyens: l'élection de ses chefs sans candidat et la place importante d'un membre chargé d'évaluer si ce qu'on dit et ce qu'on fait est cohérent (rôle qui consolide aussi la fiabilité des informations qui servent à guider et réguler les actions). La sociocratie est très hospitalière, elle ménage une place à chacun, pour deux raisons bien comprises: ne se priver d'aucune source d'information et de proposition, obtenir l'adhésion de tous les membres (en particulier du fait du mode de prise de décision par consentement). Cette organisation ne génère que le minimum de bureaucratie, c'est à dire de dissipation d'énergie contreproductive, en particulier quand elle adopte des principes de subsidiarité efficients.

    Et si l'idéologie fonctionnait comme l'évolution, avec des avancées proposées dans toutes les directions qui seront aussi sélectionnées par les faits? Les idéologies et les mythes peuvent à la fois être effets et causes, il se trouve qu'il n'existe pas de société qui en soient dépourvues. Des propositions de paradigmes nouveaux différents coexistent au même moment, certains régressifs et d'autres plus cohérents avec une évolution. Je crois que nous sommes à une époque où une mutation de paradigme est en cours, sous la pression des faits parce que les anciens construits dans un monde imaginaire de ressources illimitées sur lesquels nous vivons nous conduisent à une catastrophe, parce que les ressources sont limitées et que les régulations font défaut. Ce n'est pas se prendre pour Dieu que de tenter d'en formuler de nouveaux mieux aptes à prendre en compte la réalité des ressources limitées, mieux aptes à réguler la concentration des pouvoirs, c'est comme tester un nouveau gène qui irait dans le sens de l'évolution qui a mis au monde des êtres de plus en plus capables de prendre en compte les informations disponibles. Il se développera ou pas suivant les avantages qu'il apporte, mais il faut le tester.

    Je suis convaincu que rien ne changera, que nous userons jusqu'au bout notre société de l'exclusion et de la consommation si nous n'opérons pas une mutation de paradigme, si nous ne détrônons pas le mythe de la liberté individuelle (dévoyé) au service du mythe du progrès pour le remplacer par l'art de combiner les libertés, dès lors qu'il s'agit de prendre des décisions collectives, qui pourra être mis au service d'une écologisation du progrès et d'une société plus hospitalière, plus riche en places choisies.

     

    *La liberté privée porte en son sein un paradoxe important qui ne semble pas effleurer l'assurance idéologique des tenants du (néo)libéralisme qui concourent à maintenir cette confusion entre liberté individuelle et liberté privée. En effet, la plupart des entreprises sont organisées selon des règles hiérarchiques ne laissant pas beaucoup de place au travail choisi ou au moins consenti des employés, à la liberté donc. Par contre, les entrepreneurs (ou la direction cornaquée ou mise dans sa poche avec les stock options par les financiers) réclament en général pour la conduite de leur entreprise des conditions de liberté maximales, aussi bien pour la conduite interne, que pour leur action sur le marché ou leur contribution sociale ou fiscale.

    La propriété et la propriété privée.

     

    Reporterre, le quotidien de l'écologie en ligne.

    Quelques mots sur Maurice Allais: Fervent libéral, économiquement comme politiquement, il s’est férocement élevé contre le néo-conservatisme des années 1980, arguant que le libéralisme ne se confondait pas avec une sortie de “toujours moins d’État, toujours plus d’inégalités” – qui est même finalement la définition de l’anarchisme. On se souviendra de sa dénonciation du “libre-échangiste mondialiste, idéologie aussi funeste qu’erronée” et de la “chienlit mondialiste laissez-fairiste”. Il aimait à se définir comme un “libéral socialiste”

  • La norme socio-économique exclusive se meurt mais ne se rend pas!

    Pour une économie inclusive prenant résolument acte des capacités de chacun.

    Développer des structures, des cadres d'activité stables (n'ayant donc pas pour but une réinsertion standard, mais une réinsertion au moyen de l'étayage apporté par ce cadre pérenne) adaptés aux inadaptés du "système", leur permettant ainsi de contribuer à leur mesure, n'est pas encore dans le logiciel de nos élus, ainsi qu'en témoigne le PLF 2013 (Projet de Loi de Finance), concernant la solidarité, l'insertion et l'égalité des chances.

    Malgré des taux de réinsertion des exclus frisant régulièrement le zéro pour cent, dès lors qu'on se penche sur le moyen terme, le tropisme des services sociaux reste l'obsession de la réinsertion dans l'économie standard. C'est ce que nous dit en substance la récapitulation des objectifs et indicateurs de performance, page 18, de ce PLF 2013:

    OBJECTIF 1 Améliorer l’accès à l’emploi [sous entendu emploi standard-ndr] et l’autonomie financière des bénéficiaires du RSA

    • INDICATEUR 1.1 Part des foyers allocataires du RSA sans emploi dont au moins un des membres reprend une activité
    • INDICATEUR 1.2 Part des foyers bénéficiaires du RSA en emploi dont les revenus sont supérieurs à 150% du montant forfaitaire
    • INDICATEUR 1.3 Taux de sortie du RSA pour dépassement de ressources

    OBJECTIF 2 Développer l’accompagnement vers l’emploi des bénéficiaires du RSA (c'est le point qui se rapproche le plus d'une approche inclusive, toutefois, l'accompagnement n'est ici pas destiné à durer, il s'agit toujours du tropisme, illusoire la plupart du temps, de la réinsertion dans la norme, alors que l'étayage, d'un point de vue pragmatique, peut s'avérer nécessaire pour toujours -ndr)

    • INDICATEUR 2.1 Part des bénéficiaires du RSA sans activité inscrits au Pôle Emploi

    La Maison des Sources de Besançon et son association de duplication l'IAF, offrent un exemple d'application à des personnes atteintes de troubles psychiatriques importants, de mise en place d'une structure prenant en compte la réalité de ces personnes, leurs capacités, afin de leur offrir un cadre d'activité et de progression de leur autonomie leur permettant de contribuer à l'économie à leur mesure (éventuellement dans un emploi standard avec l'étayage qu'apporte la Maison des Sources, étayage affectif, administratif et pour tout problème pratique qui se présente) tout en respectant leur liberté.

    Si c'est possible pour des personnes si peu favorisées, il est possible d'imaginer une graduation continue de structures ne laissant personne de côté. Mais pour ça, il faut abandonner notre conception de la normalité*, la tyrannie que cette normalité exerce sur nous et qui se retrouve à tous les niveaux de la façon dont nous mettons en place notre solidarité. Beaucoup de places et de postes de personnes impliquées dans "le social" tel qu'il est aujourd'hui, se sentiront elles-mêmes menacées par un tel  bouleversement, un tel renversement de perpectives (adapter les structures à la réalité des personnes, plutôt que d'adapter les personnes aux structures). Ainsi qu'en atteste la réussite de la maison des sources, c'est pourtant ce renversement de perspectives que nous devrions opérer, plutôt que de continuer à vivre dans le déni et le quasi zéro réinsertion.

    Je suis redevable à Patrick Declerck, pour son remarquable livre enquête/témoignage "Les naufragés", de m'avoir ouvert les yeux sur la nécessité du renversement de perspective de notre approche sociale. Pour qui le lit, son témoignage éclairé et approfondi nous place face à notre déni du fiasco du tropisme réinsertionniste que nous partageons tous plus ou moins à priori.

    *La normalité active est celle de l'individu autonome, norme qui s'est forgée par opposition au sujet d'une communauté. Cette norme nous vient de loin, aux alentours de la révolution avec le décret d'Allarde suivi de la loi Lechapelier. Ce cadre est encore si puissant qu'il nous est difficile de penser nos collectifs, aussi bien ceux qui existent que d'en inventer de nouveaux. La Maison des Sources pose un acte à la fois salutaire et subversif vis à vis de cette norme. Elle ouvre la voie à la mise en place de collectifs modernes (il ne s'agit donc pas ici de refaire les communautés aliénantes dont nous nous sommes extraits depuis la révolution) capables de réduire considérablement l'exclusion générée par la norme individualiste actuelle.

  • Les crispations idéologiques, l'information et les choix collectifs.

    Cet article est un début de réflexion sur les crispations idéologiques, pourquoi les combattre et comment les combattre. L'idéologie constitue à la fois un atout de stabilité et une barrière à l'évolution. Etre conservateur n'est pas en soi un problème, ça ne le devient que quand le monde autour de soi a évolué et que le dispositif idéologique se trouve en trop grand décalage avec les réalités. Ma réflexion porte à la fois sur la prise en compte des réalités, c'est à dire la sensibilité aux informations, à leur fiabilisation, et à la fois sur la prise en compte des options politiques, des choix collectifs en prenant en compte les personnes concernées par ces choix du fait qu'un chien a beau avoir quatre pattes, il ne peut emprunter deux chemins à la fois (c'est l'objet de la démocratie participative/délibérative).

    Les crispations idéologiques constituent une question politique de fond. On a à faire face à des défis considérables, écologiques, sociaux (découplage du travail et du temps), religieux (tensions très fortes comme le révèle le déplorable épisode de cette vidéo qu'aucune personne responsable ne devrait avoir relayée), ressources/géopolitiques (ce n'est pas un problème écologique, mais une question de matières premières, donc plutôt industriel), démographique... Or avec les vieux outils philosophiques particulièrement portés sur la morale et ne nous donnant que peu de prise sur les idéologies, on n'a aucune chance d'échapper au pire. Il y a quelques tentatives de rompre avec cette misère de la philosophie (expression de Marx). Jean Zin développe une philosophie de l'information (pas les infos de la radio!). Bruno Latour tente de remettre nos représentations à leur place (Philosophie empirique, donc fortement liée aux faits, aux informations, à l'image du célèbre tableau de Magritte "ceci n'est pas une pipe"). On trouve des précurseurs (Michel Foucault avec son "Courage de la vérité", mais ça reste incantatoire chez lui).

    La qualité de l'information ne constitue pas en soi une quelconque orientation. Améliorer le statut de l'information, sa fidélité, ne suffit donc pas. La prise de décision, la capacité à élaborer une politique qui intègre les données et les contraintes qu'apporte l'information, me semble indispensable pour sortir des crispations idéologiques.

    L'expérience pratique la plus avancée pour mettre l'information (la prise en compte des réalités) au-dessus des histoires qu'on se raconte, tout en préservant l'outil de décision, c'est celle de la sociocratie d'Endenburg. De mon point de vue, c'est de très loin l'expérience collective qui va le plus loin pour sortir des bonnes intentions qui nous mènent en enfer, pour dégonfler les problèmes d'égo et de délire idéologique (crispations) qui nous sont si communs. Sans cette organisation du statut de l'objection et de l'objecteur qu'il faut protéger, combinée à un outil efficace de prise de décision, le parti-pris et les arrivistes ont de beaux jours devant eux et ce n'est pas de cette façon que nous pourrons résoudre les problèmes immenses auxquels nous devons faire face. Le risque que nous les résolvions une fois de plus par le chaos et les guerres me semble très élevé.

  • Analyse de l'échec du thème de la société de soin mutuel

    Vous vous souvenez, c'était début 2010, Martine Aubry lançait le thème de la société de soin mutuel. Compte de tenu des réactions très mitigées de la société, on peut rappeler celle de Jacques Julliard (Bisounours et gnia gnia gnia) ou celle de Jacques Attali opposant le soin mutel au respect, ce thème est passé par pertes et profits. Et pourtant c'était une tentative très opportune de développement participatif de l'activité sociale rompant avec le mirage de l'état providence tout puissant. Pourquoi ce thème a t-il fait un tel flop?

    Je vois trois raisons majeures:

    1. -Il s'agit de rompre avec la tradition de notre état social centralisé (Etat Providence) fondé par le sacro-saint CNR (Conseil National de la Résistance) en 1944 et qui a alors actualisé notre contrat social. Toute atteinte à ce système est vécu par la gauche (les gestionnaires des caisses paritaires, qui se vivent comme les gardiens du temple, en particulier) comme une atteinte à l'état social lui-même, alors qu'il s'agit de l'actualiser à nouveau et de l'enraciner populairement.
    2. -Le thème du soin mutuel renvoie à une quasi-Forme de charité propre au centre-droit, à la démocratie chrétienne à laquelle la gauche ne peut s'identifier. Un détour sur la question clé de la gratuité me semble indispensable pour associer l'ensemble des forces solidaires qui peuvent se retrouver dans ce projet de société de soin mutuel.
    3. -En France, on a plus de goût pour les grandes idées et pour chercher le sucre dans le lait chaud que pour les projets terre à terre. Cette question du soin mutuel apparaît donc comme un sujet politique mineur.

    Si cette analyse est juste, il devient alors possible d'imaginer des stratégies permettant de surmonter ces obstacles à cette société de soin mutuel que j'appelle de mes voeux. Je l'appelle de mes voeux parce que la structuration de l'activité sociale, sous la forme d'une mutualisation du travail social, me semble être une des pistes importantes de résolution de l'exclusion qui caractérise notre organisation sociale et que la structuration de l'activité sociale peut à la fois réduire l'isolement et le chômage (Chômage + Isolement  ≡ Exclusion).

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  • Nicolas Sarkozy et les lois inutiles

    "Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires." L'esprit des lois de Montesquieu. Il y a d'ailleurs un portail émanant de la commission des lois à l'assemblée nationale visant l'objectif de réduire les lois inutiles où vous pouvez vous exprimer. Fonctionne t-il encore? La dernière contribution reçue date du 9 décembre 2008.

    Quand Nicolas Sarkozy entend reprendre la main sur la campagne en voulant engager à la va-vite une loi en réaction au drame de Toulouse, il se trompe une fois de plus de régistre et porte atteinte à l'état de droit et affaiblit les institutions. Si je n'en avais d'autres, cette seule raison suffirait à ne pas lui accorder ma confiance.

    L'état dispose de deux outils pour conduire son action, un outil législatif et un outil administratif. L'outil législatif qui élabore l'état de droit, les institutions, émet des règles dont le but principal est de prendre acte et d'actualiser le contrat social qui unit l'ensemble de la population, il s'agit d'un outil qui demande du temps, du dialogue et de la réflexion.  L'outil administratif est plus propice à la décision. Les préfectures et tous les corps administratifs sont les relais des décisions administratives. Les décisions concernent le temps court.

    Blandine Kriegel, dans "l'état de droit ou l'empire" (ou dans "La république et le prince moderne"),  expose de façon très convaincante ce qui oppose un mode de gouvernement dont le centre de gravité est l'état de droit à un gouvernement dont le centre de gravité se situe plutôt du côté de la décision. Tous les empires se sont appuyés de préférence sur la peu démocratique décision administrative. Les états de droit ont dû lutter contre ces empires pour faire émerger la démocratie. Les grecs contre les perses vers -500, plus près de nous les Provinces Unies (Pays Bas) contre Philippe II. La France est traversée par les deux tendances qui ont permis l'existence des Napoléons et celle de l'état de droit actuel. Nombre de commentateurs ont bien perçu le caractère Bonapartiste de Nicolas Sarkozy. Toutefois, je crois utile de mettre cette observation en perspective afin de bien comprendre où nous mènent ses penchants naturels vers la décision.

    La décision s'appuie sur la panique et la peur. C'est un outil bien connu de tous les volontaristes, des arrivistes et des carriéristes qui exortent à l'action immédiate et qui s'appuient sur un entretien de la peur pour asseoir leur pouvoir. Nul doute que Nicolas Sarkozy fait bien parti de ces guides qui, par précipitation pour emporter le morceau, nous divisent et affaiblissent la démocratie tout en prétendant nous sauver. Les adversaires plus enclins aux valeurs démocratiques seront immenquablement traités de nuls et de mous, face à ces arrivistes sans scrupules capables d'enterrer la démocratie pour des rêves de grandeur, pour des illusions de France forte nous entrainant à coup sûr dans une direction qu'eux-même ne pourront pas maîtriser et qui se réfugieront alors dans la logique des boucs-émissaires (cf les patrons brebis galeuses), les faux-travailleurs, les étrangers, les Roms, l'Europe, la crise...pour expliquer leurs échecs pourtant prévisibles.

  • Fin de cycle.

    Chers lecteurs, chers amis, (vous êtes 700 et plus à me rendre visite chaque mois)

    Voilà déjà longtemps, c'était en 1989-1990, que j'ai commencé un travail de recherche politique initié par une période de chômage de 9 mois. J'ai voulu comprendre et dans un esprit pratique, j'ai voulu rechercher des solutions à l'exclusion sans pour autant sacrifier la liberté et sans nourir de bouc-émissaire. Jamais je n'aurais cru y parvenir. Mais aujourd'hui, j'ai le sentiment d'avoir épuisé, du moins d'une façon théorique (mais aussi pratique que possible en m'appuyant sur l'existant) qui me semble assez satisfaisante, les questions politiques (les choix collectifs) que j'ai voulu résoudre. Je crois n'avoir négligé dans ce projet ni l'aspect social ni l'aspect économique, les deux étant réputés capables de vengeance en cas d'oubli. Le petit graphique à droite présente l'individu ordinaire répartissant son temps entre 3 pôles ayant chacun leur logique propre, un pôle affectif, un pôle productif et un pôle social. C'est surtout ce pôle social qui me semble devoir trouver sa place, puisqu'il ne l'a plus au sein de la famille et que le pôle productif s'appuie sur une logique de gain de temps inadaptée.

    Le principal message politique que je tente de mettre ici en musique, c'est celui d'Alexandre Jollien dans son "Éloge de la faiblesse" et celui de Charles Gardou dans son "Fragments sur le handicap et la vulnérabilité". Mettre la faiblesse et non la perfection au centre de gravité des préoccupations politiques, c'est vouloir aménager une place à chacun et tenter de se libérer de la peur de soi, de la peur de l'imperfection qui habite chacun de nous dans cette société de l'individu. C'est tenter de déplacer le centre de gravité politique d'économique à humain, richesse première. Aménager une écologie sociale faisant une place à chacun, lui permettant de contribuer à la collectivité, aussi faible soit-il, c'est le sens politique profond de l'Etat Providence Participatif. Tout l'opposé de la pitié ou des bons sentiments que beaucoup ont cru déceler dans la société du soin mutuel. J'invite les penseurs et acteurs de la politique à opter pour cette démarche, à comprendre les mécanismes de formation d'exclus que leur philosophie politique ne manque pas de produire et à y remédier à la source, en plaçant le faible au coeur de leur réflexion et non pas à le prendre en considération après coup et constater notre impuissance devant cette implacable "lutte des places"* (Titre d'un livre de Vincent de Gaulejac et Isabel Taboada Léonetti).

    Si on juge une société à sa capacité à faire une place à chacun de ses membres et en particulier aux plus faibles, alors notre organisation actuelle peut être jugée très sévèrement, particulièrement eu égard à notre niveau élevé de richesse économique. La droite pour assumer d'organiser la société autour des plus forts et la gauche pour ne guère dépasser le niveau des bonnes intentions, malgré une tentative récente, mais timide et si froidement accueillie, de vouloir promouvoir la société du soin mutuel. Il y a du chemin à faire puisque nous réussissons l'exploit d'exclure plus de 10% de personnes non handicapées, n'ayant qu'une vulnérabilité ordinaire et nous prolétarisons la majorité. Ni la société de marché ni la société de la connaissance, pas plus que la société du temps choisi ne sont en mesure de nous aider à réaliser les conditions d'une contribution reconnue de chacun de nous, à nous aménager une place.

    Aucune idéologie n'est d'ailleurs en mesure d'apporter ce qu'elle est censée apporter si elle n'est associée à une boucle de retour d'expérience et d'ajustement sur les décisions prises, sur les institutions mises en place. C'est cette qualité de mesure qui est un des éléments clés de la sociocratie d'Endenburg qui fait toute la valeur opérationnelle, pour les organisations, de l'attention qu'il porte à aménager une place à chacun, à chaque objecteur et à chaque objection. Cette mesure, cette évaluation, est une condition nécessaire pour rapprocher ce qu'on fait de ce qu'on dit et avoir une chance d'échapper au délire idéologique universel confondant ce qu'on veut et la réalité. Esther Duflo n'a pas renoncé à l'idéologie d'une lutte contre la pauvreté, mais c'est en mettant l'évaluation au premier plan de ses actions, c'est assez rare pour être souligné.

    Si la démarche politique que j'ai suivie est originale, je n'ai aucune leçon de morale à donner, je revendique d'être un citoyen ordinaire, ni plus ni moins. C'est pour cette raison que je n'ai pas compté sur un homme nouveau dans l'élaboration de ce projet politique. Je ne compte pas non plus sur un homme providentiel parce que je crois que le volontarisme se heurte à des forces historiques et sociales qui le dépassent de très loin. Cette idée de placer la faiblesse au centre de la réflexion politique plutôt que de la prendre en compte après coup peut-elle déboucher sur une mise en forme politique viable et efficace? Elle est en tout cas cohérente avec l'idée de ménager une place, une vraie place, à chacun d'entre nous.

    Comme je n'ai pas vocation à devenir un intellectuel professionnel et n'ayant pas non plus vocation à commenter l'actualité, sauf exception, je vais arrêter de publier régulièrement de nouveaux billets sur ce blog et poursuivre ce bricolage par d'autres moyens. Le blog va toutefois rester ouvert ainsi que la possibilité d'y déposer des commentaires et dialoguer entre vous ou avec moi.

    Trois façons de consulter le blog sont possibles, soit faire défiler les articles sur un mode chronologique, soit utiliser la rubrique archives (en bas à droite), soit utiliser la rubrique pages (en haut à droite) qui propose des regroupements thématiques des articles.

    Avec tous mes remerciements pour votre attention.

    Amicalement.

     

    *La Lutte des places, Desclée de Brouwer, Paris,1994, réédition 1997, 2001.
    Vincent de Gaulejac en collaboration avec I. Taboada Leonetti.

    "On n'existe plus ! Cette plainte est caractéristique de toutes les personnes qui ont le sentiment d'avoir perdu leur place dans la société. Ce phénomène de désinsertion sociale est nouveau et touche un nombre de personnes de plus en plus important. La lutte des places n'est pas une lutte entre des personnes ou entre des classes sociales. C'est une lutte d'individus solitaires contre la société pour trouver ou retrouver une " place " c'est-à-dire un statut, une identité, une reconnaissance, une existence sociale. Cet ouvrage décrit, à partir de récits de vie, différents aspects de l'exclusion et diverses formes de désagrégation du lien social. Il montre comment des individus entrent dans l'engrenage de la désinsertion et présente les stratégies pour tenter de s'en sortir. Il analyse également pourquoi les réponses politiques et institutionnnelles se sont avérées, jusqu'à présent, impuissantes pour enrayer ce phénomène."

     

    Suite à un certain nombre d'objections tirant leur source du malentendu, je voudrais préciser que la démarche retenue ici pour édifier un Etat Providence Participatif (ou Contributif) est normative dans le sens ou je ne demande pas à l'état de faire le jeux mais de l'arbitrer, je ne demande pas à l'administration de prendre en charge cette politique de la contribution sociale sous toutes ses formes que je propose, mais de consolider et réguler cette activité au moyen d'institutions relevant d'un état de droit.

    Par exemple, dans la mesure du possible, plutôt que de payer des fonctionnaires à prendre en charge des handicapés, je choisirais de favoriser au maximum leur insertion dans toutes les sphères d'activités. Les coopératives municipales de Jean Zin me semblent apporter un cadre institutionnel propice à la mise en place de cette contribution volontaire. Ce qui est le coeur politique de cette proposition c'est de signifier concrètement à chacun que lui aménager une place, lui permettre de contribuer, tout au long de sa vie s'il le souhaite, est l'acte politique le plus important.

     

    PS: je tiens de loin en loin un autre blog sur l'école sous le pseudo de Solotourne, l'école désadolescentée.

  • Amin Maalouf, encore un petit effort!

    Identités cognitives contre identité essentielle.

     

    Vous savez qu’Obama est communautarien ? C’est en tout cas ce qu’a expliqué Julie Clarini dans sa chronique « Les idées claires » du 23 Juin 2011. Je la cite :

    «..l’historien James Kloppenberg, spécialiste de l’histoire intellectuelle américaine,… voit chez Obama tous les traits d’un homme marqué par la pensée communautarienne. Le mot n’évoque rien de ce repoussoir qu’est pour nous en France la communauté, ou au communautarisme. C’est une école philosophique qui répond au libéralisme en l’attaquant sur sa conception de l’individu ; le libéralisme postule un individu sans attache, exclusivement rationnel ; cet être-là n’existe pas aux yeux des communautariens pour qui l’homme est autant relationnel que rationnel. La dépendance vis-à-vis de l’autre est tout aussi constitutive de l’homme que sa raison. L’homme est toujours issu d’un groupe et porteur de valeurs qui le façonnent. »

    J’ai voulu creuser un peu plus la question et je n’ai pu éviter quelques textes très documentés d’Alain de Benoist sur cette controverse américaine libertarien-communautarien . Depuis quelques temps, je mène une réflexion qui m’a emmené du côté d’Auguste Comte et de la sociocratie qui pourraît très facilement s’inscrire dans la généalogie de la pensée communautarienne, tant elle a de points communs avec elle. La fécondation de la pensée d’Auguste Comte avec la cybernétique a permis à Gérard Endenburg d’appliquer la sociocratie de façon cohérente au management socio-organisé de son entreprise dans les années 70-80. Son expérience se poursuit aujourd’hui dans le monde entier sous l’égide du « Global Sociocratic Centers Website ». Je voudrais souligner que la sociocratie d’Endenburg tient plus que tout à ce que l’entreprise ou l’organisation ne soit plus le siège « d’aucune objection argumentée d’aucune personne», ce qui est cohérent avec une démarche systémique pour laquelle plus l’information disponible est juste et large et mieux il sera possible de guider le système. Il s’agit donc d’un mode d’organisation qui non seulement n’écarte pas les objections des participants, mais de plus les souhaite et s’en enrichit. Ce n'est en effet pas en tapant sur le messager parce que son message ne nous plaît pas qu'on change la teneur du message, ou casser le thermomètre ne fait pas chuter la température...

    Alain de Benoist est connu pour ses anciens liens avec l’extrême droite et quelques démêlées avec le MAUSS et j’étais quelque peu troublé par cette proximité qui me semblait contre nature entre son penchant communautarien et l’extrême droite. Pas moyen pour moi de mettre Obama et le FN dans le même sac. Dans un premier temps, j’ai pensé que ce temps était révolu, qu’Alain de Benoist avait évolué. Mais non,  il en ressort qu’il adhère aux thèses essentialistes très élaborées de Michael J. Sandel sur l’identité, thèses que chacun peut retrouver, soit parfois en clair, soit en filigrane, dans les thèses du FN. Je cite Alain de Benoist :

    "Les communautariens affirment ainsi que tout être humain est inséré dans un réseau de circonstances naturelles et sociales qui constituent son individualité et déterminent, au moins en partie, sa conception de la vie bonne. Cette conception, ajoutent-ils, vaut pour l’individu, non en tant qu’elle résulte d’un « libre choix », mais parce qu’elle traduit des attachements et des engagements qui sont constitutifs de son être. De telles allégeances, précise Sandel, « excèdent les valeurs que je peux maintenir à une certaine distance. Elles vont au-delà des obligations que je contracte volontairement et des “devoirs naturels” que je dois aux êtres humains en tant que tels. Elles sont ainsi faites que je leur dois parfois plus que la justice ne le demande ou même ne l’autorise, non du fait des engagements que j’ai contractés ou des exigences de la raison, mais en vertu même de ces liens et de ces engagements plus ou moins durables qui, pris tous ensemble, constituent en partie la personne que je suis".

    La boucle est bouclée, le glissement subtil vers l’identité essentielle, communautariste, semble alors fondé.

    L’accès d’Amin Maalouf à l’Académie Française m’a remis en mémoire son livre sur « Les identités meurtrières« . Dans ce livre, il dépeint la cohabitation de plusieurs identités en lui, sans qu’il éprouve le besoin de nier l’une au profit de l’autre. Il s’attaque, ainsi que le titre l’indique, aux identités exclusives, aux identités vécues comme essentielles, c’est à dire faisant partie intégrante de notre personne, ces identités meurtrières. C’est un livre que j’avais beaucoup apprécié à sa sortie, me sentant moi-même habité d’une multitude d’identités (rural, urbain, Breton, Français, Européen, citoyen du monde, catholique, agnostique, animiste sur les bords…) et ne me sentant pas dans l’obligation de choisir l’une ou l’autre au détriment de toutes les autres. A sa façon intuitive et réflexive, Amin Maalouf nous accompagne dans une découverte de notre vie intérieure qui nous éloigne d’une vision nauséabonde de l’identité, qui nous éloigne du « français de souche » et des thèses identitaires castratrices et pathologiques propres à tous les fascismes.

    Si Amin Maalouf nous éloigne de l’identité animale de la meute en nous démontrant la pluralité de nos habitus, il ne fait toutefois pas le saut qualitatif qui nous ferait résolument percevoir l’identité humaine comme un processus cognitif et non comme un processus proche de l’empreinte animale. C’est ce petit effort supplémentaire que j’aimerais le voir accomplir pour nous aider encore un peu plus à nous débarrasser des identités meurtrières, à passer de sa vision multiculturaliste à une vision communautarienne (je n’ai pas dit communautariste) ou sociocratique cognitive. Nous passons d’un milieu social à un autre en un éclair, nous pratiquons les codes propres à l’entreprise, à l’association, à la famille, au groupe d’amis… chacun pouvant prétendre à un morceau de notre identité, alors que ces codes peuvent être incompatibles, certains se rapportant à une hiérarchie puissante, alors que d’autres sont égalitaires. Est-ce pour cette raison qu’on peut nous affubler de schizophrénie ? C’est que l’identité est en fait un processus cognitif, un apprentissage et non une essence. Ce qui peut nous donner l’illusion de l’identité-essence, c’est la complicité qui peut se développer entre les pratiquants aguerris du même jeu de codes, c’est le goût de la subtilité partagée qui procure cette illusion. Certains éléments de code comme les phonèmes, et sans doute bien d’autres, sont plus difficiles à acquérir avec l’âge, ce qui renforce probablement l’illusion de l’identité-essence.

    Je crois que le courant communautarien moderne s’écarte des anciennes thèses essentialistes de l’identité et est assez en phase avec cette vision dynamique et systémique de formation d’un jeu de codes communs. Le communautarisme à l’ancienne écarte et réprime les objections, ainsi que les objecteurs, alors que la bonne compréhension du guidage des systèmes conduit au contraire à encourager et organiser les objections et faire une place à chacun des objecteurs. C’est, je crois, toute la  différence entre l’organisation communautarienne ou sociocratique et l’organisation communautaire classique. Le statut de l’identité, essentialiste ou cognitive, y joue un rôle de premier plan

    Il reste le poids de l’engagement. Dès lors qu’on s’engage pour une cause, quelle qu’elle soit, notre perception s’en trouve radicalement transformée. L’engagement est peut-être le moteur de transformation le plus puissant de l’identité cognitive dans l’illusion de l’identité-essence. Le tableau de Magritte « Ceci n’est pas une pipe » peut-il nous aider à remettre la perspective à l’endroit ? A faire en sorte que nous soyons habités par nos identités mais que celles-ci ne nous possèdent pas ? A nous soigner de notre folie identitaire essentialiste et meurtrière universelle ?

    Vous avez un truc pour ça, vous ? La laïcité peut-être ?

    Billet invité cousin sur le blog de Paul Jorion

     

    Le livre en ligne de Jean Zin: Le sens de la vie

    dans lequel il développe une vision "cognitive dès la première cellule" du vivant passionante sur laquelle il articule la finalité, le sens de la vie, donc.

  • La sociocratie pour réconcilier le je et le nous et réduire la surchauffe des égos.

    Le 9 Mai 2011 à Lyon, Gérard Endenburg tenait une conférence-débat organisée par le Centre Français de Sociocratie sur le thème de ... la sociocratie. J'y étais. Bien qu'il n'ait pas inventé le nom et sa signification, c'est Auguste Comte qui en est l'auteur, on peut lui attribuer la paternité de la mise en pratique d'un principe d'organisation sociale qui fait converger le respect de chacun avec la conduite du groupe. Cette conférence est pour moi la fin d'une étape de recherche de démocratie appliquée à l'entreprise (le terme est mal choisi et Auguste Comte l'aurait récusé, lui qui a construit le principe sociocratique par opposition à l'aristocratie et à la démocratie). Toute forme d'organisation peut d'ailleurs s'appuyer sur les principes développés par Endenburg. C'est, de mon point de vue, la forme d'organisation la plus aboutie que j'aie pu découvrir. De plus, elle s'inscrit naturellement dans le cours de mes recherches et de mes interrogations sur la façon de concilier démocratie et capacité de décision, de concilier le je et le nous.

    Gérard Endenburg est né en Hollande en 1933 et a eu la chance de faire partie de l'école Workplaats Community School érigée selon les principes du pédagogue Kees Boeke (1884-1966). Il raconte qu'au début qu'il y était vers ses 10 ans, il n'y avait rien dans cette école, même pas de professeur. Avec ses camarades, ils sont même allés jusqu'à fabriquer chaises et tables et c'est eux qui se sont débrouillés pour convaincre des professeurs de leur venir en aide. Cette histoire qui paraît assez incroyable est certainement fondatrice de la confiance en les capacités d'auto-organisation humaine dont la sociocratie de Gérard Endenburg fait preuve. Elle me rappelle un récit d'Albert Jacquard racontant comment en terminale, lui et ses camarades avaient réussi une de leurs meilleures années alors que leur professeure était complètement débutante, mais qu'elle avait su animer et stimuler leur auto-organisation en acceptant d'être aussi novice qu'eux. Après des études qui le conduisent à découvrir les systèmes et la cybernétique, Gérard Endenburg travaille comme ingénieur radar. Puis, il hérite de la direction de l'entreprise familiale. Je cite Wikipedia:

    En 1968, il prend la direction de l'entreprise familiale Endenburg Elektrotechniek en remplacement de son père. En 1970, atterré par les conflits permanents au sein du comité d'entreprise, il décide de stopper le développement économique de l'entreprise pour se consacrer à améliorer son organisation. Il invente alors la méthode sociocratique fondée sur le concept plus aucune objection argumentée d'aucune personne.

    La première observation qu'il fait, c'est que tous les systèmes complexes, et en particulier les systèmes vivants, répondent à trois fonctions: une commande, une réalisation et un contrôle asservi sur la commande. Plus l'information qui circule dans le système est fiable et accessible et meilleur est le fonctionnement.

    La seconde observation, c'est que tous les éléments fonctionnels d'un système ont la même valeur dans le sens où si l'un d'eux vient à défaillir, c'est le système entier qui est en panne. Il en tire la leçon que chaque personne de l'entreprise doit clairement avoir une place et donc voix aux décisions qui la concerne. Gérard Endenburg a beaucoup insisté sur ce point lors de sa conférence, sur le fait que chacun ait une place et qu'il le sache. La règle du consentement rend concrèt ce principe (Plus aucune objection argumentée d'aucune personne).

    La troisième observation, c'est que les fonctions d'un système complexe comme l'est une organisation humaine, s'organisent en sous-systèmes hiérarchisés. Une de ses collaboratrices a illustré cette réalité de la hiérarchie des fonctions en disant que si notre tête n'était pas entre nos jambes ce n'était pas par hasard. Gérard Endenburg recherche un système qui permette de gérer le pouvoir en évitant autant que possible l'abus de pouvoir.

    Il observe également qu'être créatif apporte des satisfactions, aussi bien sur un plan technique que sur un plan organisationnel, mais qu'en général il est donné à bien peu la possibilité d'exercer leur talent sur le plan organisationnel.

    A partir de ces observations, Gérard Endenburg a émis quatre règles de base:

    • 1)Le cercle sociocratique (Commande (ou orientation)/Réalisation (ou opération)/contrôle (ou mesure)), lieu de prise des décisions du domaine de compétence du cercle.
    • 2)Le consentement (le mode de prise de décision sociocratique), à ne pas confondre avec le consensus.
    • 3)Le double lien entre les niveaux hiérarchiques.
    • 4)L'élection sociocratique sans candidat (en général pour environ 2 ans).

    Un cercle sociocratique correspond à une fonction (direction de l'entreprise, atelier, service achats...), tout à fait comme cela existe déjà dans les entreprises. Les cercles hiérachiques plus élevés définissent et si besoin actualisent les domaines de compétences des cercles inférieurs, mais ensuite ils n'interviennent plus dans les processus de décisions des cercles inférieurs.

    Si, dans un laps de temps donné, le niveau n-1 ne réussit pas à prendre une décision concernant sa compétence, alors, c'est le niveau n qui la prendra. Dans la pratique, il semble que les acteurs du niveau n-1 trouvent toujours une solution par consentement à leurs différends. Le débat est centré sur les buts à atteindre et comment y parvenir moyennant argumentation et proposition. C'est ici que s'exprime une part des tensions qui apporte l'énergie créatrice de l'organisation sociocratique.

    Le double lien relie un cercle à son cercle supérieur par deux liens. Un des liens est incarné par le leader du cercle et l'autre lien est un rapporteur qui rend compte au cercle de la cohérence entre les décisions prises et les actes. Tous deux sont élus par le cercle, dans une procédure qui ne comporte pas de candidat. Le leader et le rapporteur font partie du cercle supérieur sans distinction de rôle.

    Un des points qu'a souligné Gerard Endenburg, c'est celui de la mesure, de l'évaluation de la cohérence entre ce qui est décidé et des effets. C'est un des points capitaux de cette sociocratie, parce qu'il fait de cette méthode autre chose qu'une simple idéologie, qu'une autre méthode de management en la dotant d'outils pragmatiques capables de réduire la distance entre dire et faire.

    Le cercle le plus élevé est le seul qui ne subisse pas la tension du niveau supérieur, sachant que s'il ne prend pas de décision (c'est déjà une décision), aucun cercle supérieur n'en prendra pour lui. En général , les actionnaires et la direction sont associés dans ce cercle de conseil d'administration. Les syndicats y sont bienvenus, mais refusent en général d'y participer, par crainte de perte d'autonomie. D'autres partenaires représentant l'extérieur vers lequel est tournée l'organisation peuvent aussi y participer. La mise en place de ce cercle est souvent le plus difficile, notamment en raison des relations capitalistes usuelles entre actionnaire tout-puissant et direction opérationnelle qui se retrouvent en sociocratie à parité en co-gestion (sinon pas de sociocratie possible).

    Voilà en quelques mots l'essentiel des principes d'une organisation sociocratique. Contrairement à l'autogestion radicale, la sociocratie ne fait pas l'impasse sur l'analyse fonctionnelle des systèmes et donne une place très importante aux mécanismes de décisions. Puisqu'en réalité, ce n'est pas en la niant qu'on peut éviter cette hiérarchisation (il suffit d'analyser dans toute organisation qui décide quoi et comment pour s'en rendre compte), autant que celle-ci soit le fruit d'élections et de décisions par consentement. Contrairement au management classique descendant, les décisions sont prises au plus bas niveau possible, au plus près de ceux qui ont à les mettre en oeuvre, c'est à dire selon un principe de subsidiarité. Il est important de noter que les éléments (cercles) du système ne doivent pas se contrôler mutuellement. Autrement dit, aucun cercle ne doit pouvoir imposer unilatérallement sa volonté aux autres. Enfin, la sociocratie met le plus grand soin à utiliser toute l'énergie du conflit et des désaccords pour les transmuter en énergie créatrice. Bien que chacun y ait sa place, nul n'est tenu de venir s'asseoir à la table des discussions et décisions sociocratiques, mais chacun comprend vite qu'il vaut mieux participer aux décisions qui le concerne.

    Après la mise en place des principes sociocratiques dans son entreprise, Gérard Endenburg l'a dirigée une dizaine d'années avant de disséminer avec succès son savoir faire un peu partout dans le monde, aussi bien à des entreprises qu'à d'autres organisations de tous types, vérifiant ainsi le caractère universel des principes qui gouvernet les organisations humaines et l'efficacité opérationnelle de son modèle. Certaines le pratiquent depuis plusieurs dizaines d'années avec une grande réussite.

    Est-ce que je m'avance beaucoup en disant que sur le long terme, Gérard Endenburg, grâce à cette clé de transformation des différends en énergie créatrice, et peut-être surtout avec l'attention portée à la mesure minimisant le délire idéologique, aura plus d'influence sur la vie et le bien être des travailleurs que Karl Marx qui a plutôt promu l'affrontement violent entre classes (quelques échanges sur le blog de Jean ZIN sur ce sujet)? C'est pourtant ce que je crois. Et vous, qu'en dites vous?

     

    Consensus et consentement

    Là où, pour agir, le consensus exige que tous les participants à une décision soient unanimes, le consentement se contente du fait qu’aucun membre n’y oppose d’objection raisonnable. Une objection est jugée raisonnable si elle bonifie la proposition à l’étude ou l’élimine complètement. L’objection n’est plus synonyme d’obstruction mais d’identification de limites, de tolérances qui deviennent les conditions de réalisation de la proposition. Le processus permet de faciliter l’identification de ces conditions et la mise en pratique des décisions. Une objection est une formulation d'une contradiction des choix en cours avec les objectifs poursuivis. Le consentement correspond à l'absence d'objection aux choix en cours.

    Une bonne décision est celle à laquelle personne n’oppose d’objection valable, c’est-à-dire une décision qui respecte les tolérances de ceux qui auront à vivre avec cette décision.

    Le principe du consentement consacre à la fois la responsabilité et le pouvoir de chacun d’exercer une influence sur son environnement de travail. Le consentement est un acquiescement. Ce respect inconditionnel des limites des personnes est un levier puissant pour garantir en retour leur participation et leur collaboration dans l’exécution des décisions. Ce mode de prise de décisions met l’accent sur la réflexion et l’écoute des arguments de chacun. Il favorise les discussions ouvertes et stimule la recherche de solutions créatives, il force la reconnaissance des besoins de l’autre. Cette façon de procéder élimine les situations gagnant/perdant qui minent constamment l’énergie des groupes et des organisations Toutes les réunions sont animées par un animateur élu par les membres du cercle.

     

    Reférence:

    La sociocratie par John A. Buck et Gérard Endenburg 2004, traduite en Français par Gilles Charest

    Groupe Solid Aire

    Auguste Comte, à qui on peut attribuer la paternité de la sociocratie, dans son catéchisme positiviste défend une vision politique de la sociocratie: "Nous venons donc ouvertement délivrer l'Occident d'une démocratie anarchique et d'une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie socio­cratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les forces hu­mai­nes, toujours appliquées chacune suivant sa nature. En effet, nous, sociocrates, ne sommes pas davantage démocrates qu'aristocrates. A nos yeux, la respectable masse de ces deux partis opposés représente empiriquement, d'une part la solidarité, de l'autre la continuité, entre lesquelles le positivisme établit profondément une subor­di­nation nécessaire, rem­plaçant enfin leur déplorable antagonisme".

    La conception de la participation de DE Gaulle, rapportée par Olivier Berruyer, est très proche des principes qui sous-tendent la sociocratie d'Endenburg. La sociocratie apporte un plus de mise en oeuvre, une boîte à outils testée et validée par l'expérience, ce qui est tout autre chose qau'une simple idéologie de la participation.

    Une démarche sociocratique (qui ne dit pas encore son nom) au PS avec Marc Deluzet.

    Danone Communities et ses projets sociocratiques.

    Les Agilistes s'intéressent de près à la sociocratie.

    Une entreprise de fabrication de rillettes.

    L'Holacracy, une version TM (Trade Mark, Nom de Marque déposé) américaine un poil différente qui ne cite pas ses sources d'inspiration sociocratiques, Ah les américains, toujours à réinventer et se réapproprier l'eau chaude!

    La parresia par Michel Foucault mise en oeuvre dans le principe de protection de l'objection et de l'objecteur. En audio dans son cours du Collège de France de 1984: le courage de la vérité.

    La sociocratie par Eugène Fournière, un document détaillé sur la sociocratie théorique datant de 1910. Article très peu connu du monde de la sociocratie lui-même.

    Article en Copyheart

  • La démocratie est sensible

    La chronique "les idées claires" de Julie CLARINI intitulée "la démocratie est sensible"est centrée sur le "care" et "l'empowerment" (L'Etat-Providence Participatif serait quand même plus joli! Décidément il devient urgent de trouver notre vocabulaire propre pour parler de ces questions) . Cette chronique fait écho au livre "Pour changer de civilisation" que Martine AUBRY publie chez Odile Jacob. Il s'agit en fait d'un livre à plusieurs mains puisque 50 chercheurs et citoyens y ont participé. Ce livre fait une place importante au principal objet de ce blog, à savoir, redistribuer l'activité en organisant le pôle social par le bas+le haut plutôt que seulement par le haut (l'état providence ne peut pas tout en somme). Je ne vais pas bouder ce livre qui montre que Martine AUBRY a de la suite dans les idées et qu'elle ne s'est pas laissée impressionner par le flop de son lancement de "la société du soin mutuel" du début 2010. Elle a d'ailleurs pris soin de juxtaposer soin et respect, sans doute en réponse à l'opposition artificielle qu'Attali fait entre ces deux termes dans un des articles sur son blog: le soin ou le respect?

    Le quatrième de couverture ne dit pas grand chose si ce n'est des idées générales, je ferais un billet plus détaillé quand j'aurais lu ce livre. Pour le moment, je m'en tiens à la chronique de Julie CLARINI.

    Les auteurs de ce livre:

    Martine Aubry avec Philippe AIGRAIN, Philippe ASKENAZY, Maya BACACHE-BEAUVALLET, Olivier BEAUD, Ulrich BECK, Alain BERGOUNIOUX, Loïc BLONDIAUX, Serge BOSSINI, Dominique BOURG, Laurent BOUVET, Juan BRANCO-LOPEZ, Fabienne BRUGÈRE, Alain CAILLÉ, Daniel COHEN, Stefan COLLIGNON, Marie DURU-BELLAT, Guillaume DUVAL, Catherine FIESCHI, Frédéric GILLI, Serge GUÉRIN, Stéphane HALLEGATTE, Françoise HÉRITIER, Ernst HILLEBRAND, Romain HURET, Daniel KAPLAN, Djamel KLOUCHE, Guillaume LE BLANC, Jacques LÉVY, Guillaume LIEGEY, Yves LION, Paul MAGNETTE, Vincent MICHELOT, Laurent MUCHIELLI, Arthur MULLER , Christian PAUL, Dominique PERRAULT, Camille PEUGNY, Thomas PIKETTY, Vincent PONS, Pierre ROSANVALLON, Saskia SASSEN, Patrick SAVIDAN, Jean-Michel SEVERINO, Henri STERDYNIAK, François TADDEI, Vincent TIBERJ, François VATIN, Emmanuel WALLON, Henri WEBER, Patrick WEIL, Michel WIEVIORKA et Faïza ZEROUALA.

     

    Je relève le texte de Serge Guérin "Les révolutions de l'âge, un levier pour rajeunir l'action publique" qui révèle une position politique très proche de celle que je développe ici. Je me demande comment j'ai pu passer à côté de cet auteur.

  • La gratuité ou le paradoxe de la sainteté.

    "Désintéressé et fier de l'être", cette expression contient et exprime tout le paradoxe de la gratuité.

    Lors de l'élaboration de l'Etat Providence Participatif, il m'avait semblé qu'une source d'énergie qui faisait fonctionner les humains et sur laquelle on pouvait compter était la reconnaissance. Je ne parle pas ici de la reconnaissance de ce que l'on est, de la reconnaissance identitaire, mais de la reconnaissance de ce que l'on fait, la gratification qu'on peut recevoir en échange de l'énergie qu'on dépense pour la collectivité. Sans le savoir, j'avais pris une option qui s'inscrivait dans le courant solidariste laïc de Léon Bourgeois et de ce fait, je me suis trouvé en opposition avec les tenants de la gratuité. Pendant le débat qui a précédé celui où je participais et qui s'intitulait "Le care et la critique des inégalités" avec Alice Le Goff et Marie Garrau, un des auditeurs a clairement relevé cette opposition entre gratuité et reconnaissance qui parcourait les deux approches du travail social.

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  • Liberté, Egalité, Océanité.

    L'enfer est pavé de bonnes intentions, mais le ciel est garni d'étoiles.

     

    Billet publié en parallèle en tant que billet invité sur le blog de Paul Jorion

    C'est en écoutant le débat avec Alain Badiou, le 23 novembre 2010 à Citéphilo, sur son livre "L'hypothèse communiste", que m'est venue l'idée de proposer une nouvelle devise. Mais devrait-on dire devise, ne devrait-on plutôt dire constellation ou firmament, idéel, nexus ou forme? C'est que dans une devise, il y a déjà un programme et qu'au contraire, nos trois mots fétiches sont des étoiles situées dans le ciel. Saint Bernard nous a enseigné que l'enfer était pavé de bonnes intentions, pourrais-je ajouter que le ciel est garni d'étoiles? J'aurais tout aussi bien pu proposer liberté, égalité communisme plutôt qu'océanité. Car le communisme est une étoile qui s'est couverte de sang et de larmes. A devenir une bonne intention, à vouloir trop s'incarner, elle s'est tout de suite corrompue jusqu'à ne plus susciter que haine et nostalgie, jusqu'à déchaîner l'enfer. Alain Badiou se propose de ramasser cette étoile déchue dans le ruisseau, afin de tenter de réchauffer le cœur de ses compagnons de route, orphelins depuis qu'elle gît ainsi, près des détritus. Un œil attentif comme celui d'Alain Badiou a vu qu'elle est d'une autre nature, d'un autre destin, d'un autre éclat.

    La parenté du care* et de notre fraternité est pourtant évidente, mais le care est sur terre et la fraternité est au ciel. Le care est concret et la fraternité est au firmament, accompagné de sa parente la gratuité. Pourtant le care ne nous dit rien, en tout cas rien qui vaille et la fraternité a mauvais genre, le genre dominant, c'est inscrit sur son nom. Sa compagne l'égalité n'était pas mieux servie que la fraternité, il s'agissait aussi de l'égalité des hommes. Avant la révolution, les femmes n'étaient pas encore nées au firmament. Mais comme l'égalité n'est pas marquée au fer rouge de son genre initial, elle a pu se faufiler dans le temps et parvenir jusqu'à nous et épouser les deux sexes. Qu'en est-il de la liberté? sans doute un parcours voisin de celui de l'égalité, mais son histoire est moins claire en ce qui concerne ses relations avec le genre, gardons cette étoile toujours aussi scintillante et ne laissons pas les libertariens se l'approprier ici-bas pour justifier leur forfait, pour justifier leur cupidité. Cette liberté là se retrouve aussi vite dans le ruisseau en compagnie de ce pauvre communisme qui avait cru pouvoir engendrer le paradis sur terre en devenant programme, appuyé sur l'infaillible dialectique matérialiste. Le pavé "livre noir du communisme" est aujourd'hui rejoint par le pavé "livre noir du libéralisme".

    Le care au sens politique, celui de Joan Tronto*,  porte en lui l'attention aux autres humains, et aussi l'attention à notre milieu, notre écosystème. L'étoile de la fraternité ne brille déjà que pour la moitié des humains et elle ne symbolise en rien l'écosystème. Alors je me suis interrogé sur le mot qui correspondrait à une expérience et qui nous évoquerait l'attention, une sensibilité universelle. Et c'est alors que le sentiment océanique m'a paru être un bon candidat. Ce sentiment est une expérience, pas vraiment une construction d'idée, c'est le sentiment qu'on peut éprouver devant une nature vierge ou devant le spectacle des astres. C'est le sentiment vertigineux d'être de ce monde, de cet univers, pleinement, aussi bien physiquement que spirituellement. Océanité est un candidat possible pour figurer dans notre triade et répondre à notre faculté de coopération et d'empathie avec nos frères, nos sœurs, notre écosystème et jusqu'au cosmos tout entier.

    Dans la grille de trifonctionnalité de Dumézil**, la fraternité est dans le pôle de l’ordre, du pourquoi, alors que le solidarisme est dans le pôle de la fécondité, des nourritures et des biens, du comment. Cette organisation des représentations peut aider à mettre fin à une querelle stérile entre tenants du solidarisme de Léon Bougeois et tenants de la fraternité et de la gratuité. Aucun n'a le monopole de la générosité, le monopole du care. La générosité idéale et abstraite, plus souvent défendue par les hommes, et la générosité nouricière et concrète, plus souvent défendue par les femmes, sont appelées à se complèter, à se répondre, à se soutenir et se renforcer.

    Je me demande seulement si l'expérience du sentiment océanique est assez partagée par tous les peuples, les naturalistes que nous sommes, les totémistes, les analogistes et les animistes. Si un anthropologue, professionnel ou amateur, pouvait me le dire, je lui en serais reconnaissant.

    *Voici une définition du care, pas dans un sens général, mais dans le sens politique qui est en train de s’écrire, je donne la parole à Joan Tronto:

    Le care (politique) est " une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie " (p. 143 de son livre , Moral Boundaries : a Political Argument for an Ethic of care, publié en 1993, traduit en français sous le titre, Un monde vulnérable, pour une politique du care).

    Dans la définition de l'état providence participatif (Autogestion sociale compatible avec le solidarisme de Léon Bourgeois), je suis un peu plus précis concernant les activités sociales, je définis le domaine du care comme celui où la notion de gains de productivité n'est pas centrale contrairement au domaine productif.

    **La grille de lecture trifonctionnelle de Dumézil est parfois dévalorisée par les relations que celui-ci a entretenues avec De Benoist de La nouvelle Ecole. Je ne retiens que cette partie, citée par De Benoit et rapportée par Didier Eribon:    ...à cela s’ajoute la tripartition fonctionnelle, qui est l’une des clés de voûte de ces "conceptions générales communes". Système de pensée, qui n’est que très secondairement (et très éventuellement) un système social, cette tripartition possède une originalité incontestable, dont on ne saurait cependant déduire la moindre supériorité !  "S’il est vrai que toute société humaine connaît et satisfait les besoins fondamentaux qui correspondent aux trois fonctions"

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  • La démocratie, partout.

    Dans le sillage de la révolution, la démocratie a mis environ 200 ans à pénétrer profondément dans la famille, c’est à dire pour que la femme passe de servante à associée. C’est ce que nous démontre Geneviève Fraisse dans son livre « Les deux gouvernements: la famille et la cité ». De son côté, en accord avec cette démonstration, Hugues Lagrange, dans son « Déni des cultures » , nous explique que 68 marque le passage de l’autorité paternelle à l’autorité parentale et que les nouveaux arrivants ayant une culture où ce passage n’est pas encore effectué se trouvent en grande crispation culturelle. Il suggère d’aider les femmes de ces familles d’arrivants récents à acquérir leur statut d’associée dans le couple et ainsi être en mesure d’assurer leur part d’autorité parentale.

    Que faut-il faire dans l’entreprise pour que l’employé se rapproche du statut d’associé et s’éloigne de celui d’esclave? La difficulté est ici de préserver les capacités de décision.

    Vous avez 4 heures!

    J'ai ramassé les copies, une première réponse tient en un mot: sociocratie.

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  • Le passé, la propriété et nous

    Se libérer du passé ne veut pas dire l'oublier ou le nier, c'est tout le contraire. Ce n'est qu'en se réappropriant son passé, en le regardant en face que l'on se libère de son poids. Mais de quel passé s'agit-il? Bien entendu, il s'agit de tous les évènements qu'on a vécu comme étant tragiques, les deuils qui prènnent parfois un peu de temps. Mais il s'agit aussi bien des plaisirs qu'on peut obsessionnellement tenter de reproduire et dont le souvenir nous enchaîne. Il y a aussi nos croyances, nos idées reçues, même si elles ne datent que d'hier, elles viennent encombrer la limpidité de notre regard actuel. Se libérer du passé, c'est aussi se libérer du connu, mais ça ne veut pas dire l'oublier, c'est seulement se libérer de son poids, du biais qu'il crée entre nous et le réel. Se libérer du passé est un phénomène permanent, bien que plus ou moins cahotique, inutile de trop se forcer, inutile de se débattre contre, il suffit de ne pas empècher ce passé d'émerger à la conscience, c'est tout. Jiddu Krishnamurti a tenté une bonne partie de sa vie de nous faire partager cette découverte simple et pourtant si difficile à vraiment pénétrer (ne dit-on pas parfois que le passé est dur à digérer): le passé, c'est du passé.

    Que veut dire se libérer de la propriété? Est-ce que cela signifie y renoncer? La question de la propriété est un sujet de débat politique depuis fort longtemps. Marx en a longuement traité, Proudhon a affirmé et tenté de démontrer que "la propriété c'est le vol". La question est-elle tranchée définitivement? Cette question est en train de ressurgir aujourd'hui dans le www du sillage de la crise économique. Est-ce que le pouvoir individuel associé à la propriété est trop grand? Est-ce que le propriétaire se confond avec ses propriétés, son moi est-il différent de celui du non propriétaire? Sur quel plan aborder ce sujet? Quel est le rôle de la propriété dans la façon dont nous prenons nos décisions du niveau individuel aux niveaux collectifs?

     

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    La plupart des analyses et des concepts du livre de Régis Debray "Eloge des frontières" peuvent être transposés à la question de la propriété. En effet, la limite de la propriété est une frontière, avec sa porosité, ses règles d'échange. Ce qui ne signifie pas que la propriété se situe au-dessus ou contre l'intérêt collectif, ainsi que l'atteste l'exemple de la piscine privée que les pompiers auront non seulement le droit, mais le devoir de pomper en cas de besoin.

    Une des questions actuelles qui justifie la remise en question de la propriété provient de l'accumulation considérable par un petit nombre d'un capital considérable. Ce capital trouve à se transformer en patrimoine, c'est à dire en propriété. La part consacrée au logement a très fortement augmenté au cours des 20 dernières années (2 fois plus que l'inflation) et nous en sommes au point où le principe même de propriété s'en trouve délégitimé. Afin de stabiliser le droit de propriété, un des principes universels (relatifs selon la terminologie de Ph. Descola?) pourrait proclamer que nul individu ne peut posséder plus de x fois l'équivalent de la biocapacité moyenne par individu. La transcription d'un patrimoine en hectare n'est peut-être pas aisée, mais elle a le gros avantage d'être transposable à l'échelle de la planète. 

    Les analyses de Léon Bourgeois sur la propriété et sur ce que chacun doit à la communauté actuelle et passée me paraissent toujours pertinentes.

  • Patrons de gauche, révoltez-vous!

    Après ce premier tour des élections régionales très largement remportées par les abstantionnistes, je me pose la question du pourquoi tant de désintérêt? Il y a toutes les raisons habituellement évoquées et sur lesquelles je ne vais pas en rajouter une couche (faibles enjeux de ce scrutin, crise économique discréditant tout le corps politique, beau temps, ouverture de la pèche...). Je me suis mis à la place d'un patron de gauche (il y en a), ou même de centre droite soucieux des gens et des facteurs sociaux, je me suis demandé pour qui j'aurais voté et je me suis alors trouvé dans l'embarras.

    A très gros traits, je ne peux me ranger aux côtés d'une UMP qui, malgré ses coups de menton, laisse libre cours aux jeux financiers qui se jouent contre l'activité économique et donc contre l'emploi.

    Je ne peux non plus pas adhérer aux propositions du PS qui n'en finit pas de résoudre ses contradictions vis à vis de l'entreprise. Il faut alléger l'entreprise des charges qui pèsent sur elles par un déplacement fiscal vers les individus. La position du PS vis à vis de la TVA sociale est emblématique d'une gauche qui n'a pas pris la mesure de la mondialisation des échanges, qui vit dans le passé. Elle reste anti-patron de n'avoir pas encore digéré l'utopie d'une société sans hiérarchie, c'est à dire d'une société sans capacité de décision. Avec une telle philosophie politique archaïque, comment pourrait-elle réformer les retraites qui en ont pourtant besoin? Comment pourrait-elle réformer le financement de la santé? Peser ainsi sur le travail alors que moins d'une personne sur deux y contribue, c'est se condamner à perdre encore des emplois et se fermer la porte d'une véritable social-démocratie partagée, assise sur une assiette large de contribuables.

    Que feront les écolos? Vont-ils aussi se ruer sur l'entreprise avec un tropisme fiscal décalqué de la gauche?

    Je demande aux patrons de gauche, ceux qui se défoncent pour l'emploi digne et durable, qui savent que la prise de décision est indispensable à tout groupe, de se révolter contre cette classe politique de gauche qui les amalgament avec les eaux troubles financières. Il faut fermer le casino des jeux spéculatifs, mais on a besoin d'investissements. Prendre aux riches pour donner aux pauvres est une fausse piste, une piste victimaire de gauche, il faut empècher les riches de plumer les pauvres et agir à la source. Alors pour qui voter quand on est un patron de gauche aujourd'hui?

  • La domination, pour quoi faire?

    L'épineuse question de la domination sociale est souvent un sujet qui fâche, surtout à gauche, alors parlons-en.

    Est-ce que la domination peut avoir des aspects positifs? Est-il inévitable qu'un groupe humain, quel qu'il soit, soit le siège de dominations ou bien une société sans hiérarchie est-elle possible? Y a t'il plusieurs types de dominations, des dominations animales et des dominations raisonnables?

    Je ne vais pas militer ici pour justifier et promouvoir la domination qu'on trouve chez les baboins, quand bien même on pourrait observer, en de très nombreuses circonstances dans les groupes humains, des phénomènes de domination très voisins de ceux qu'on peut observer chez les baboins. Il me semble que l'efficacité d'un groupe humain soit en partie liée à ses capacités de mobilisation. Dans quelle direction aller et comment coordonner l'action? Voilà un impératif que tout groupe doit gérer. Bien entendu, le degré d'urgence à agir aura une forte influence sur la structuration des dominations qui se mettront en place. Par exemple, un groupe militaire ou un groupe de pompiers aura besoin d'une réactivité très élevée et il n'est donc pas étonnant d'y trouver une structuration hiérarchique solide dite militaire. Par contre un groupe de randonneur n'a pas besoin d'une telle hiérarchie pour bien fonctionner et on y trouvera de fait une hiérarchisation faible, tous les membres n'étant toutefois pas égaux quand il s'agit de prendre une décision.

    En principe, la sélection des dominants, des chefs, devrait se faire sur des critères d'efficacité, d'aptitude à prendre les bonnes décisions et à les faire appliquer. D'autre part, le chef ne devrait pas abuser de sa position dominante pour en tirer des avantages dépassant ses attributions fonctionnelles. En bref, il ne devrait pas se comporter comme un baboin charismatique ou brutal une fois son service terminé. C'est pourtant ce qui arrive bien souvent et c'est pour cette raison qu'on devrait par précaution et par dérision appeler Papa, Maman ou Dieu tout dominant afin de lui rappeler qu'il ne doit pas abuser de la position que le groupe a bien voulu lui confier.

    Plutôt que de vivre dans l'illusion d'un monde sans domination, c'est à dire se condamner à l'immobilisme ou accoucher de formes de domination d'autant plus féroces qu'elles seront déniées, la gauche devrait plutôt se demander comment cantonner la domination aux besoins légitimes de choisir de tout groupe. La mouvance autogestionnaire ne prend pas assez au sérieux cette nécesité de décider. 1848 marque un premier échec de cette mouvance, ainsi que le relate Jorion, et les années 1980 un second échec, toujours sans en tirer les conséquences.

    Un peu de biblio pour les courageux: Pierre BOURDIEU "Questions de sociologie" (entretiens assez faciles d'accès, et tout ce qu'il a écrit par ailleurs) . Vincent de GAULEJAC : "La lutte des places" (si vous le trouvez, le thème central est plutôt la pénurie de places et la difficile lutte des sans grade pour trouver simplement une place, ne pas se retrouver exclus). Très beau témoignage d'Alexandre le "Castoriadien" qui se cherche encore un peu. L'autre rive, que je ne vous invite pas à rejoindre, est fonctionnaliste, seulement tournée vers l'efficacité au service des "maîtres", comme ce que nous propose François Dupuy, un spécialiste du management des organisation sans vue politique, mais doté d'une certaine expérience pratique.

    Petit tour avec Pierre Bourdieu:

    Pierre Bourdieu a développé ses théories sociologiques des "champs" associées à une  "économie des biens symboliques" dans les années 60-70. Un champ est un domaine qui développe et conserve des connaissances et des pratiques particulières (champ philosophique, sociologique, économique, mais aussi le champ de la mode, du sport etc..), qui possède un langage spécifique, des comportements spécifiques révélés dans la gestuelle (habitus) et qui surtout est le siège de rapports de domination. Chacun des acteurs d'un champ a tendance à accroître son "capital symbolique" qui lui donne son rang dans ce champ (c'est une tendance, mais il existe de nombreuses autolimitations liées à diverses raisons, conscience de ses limites, ambition limitée...). Ce capital symbolique peut ensuite être monnayé et ce qui peut en premier apparaître et être vécu comme pur désintéressement fini souvent par être converti en capital symbolique et enfin en position et en espèces sonnantes.

    Les analyses des champs de Bourdieu ont toujours suscité beaucoup de réactions de la part des acteurs des champs qu'il entendait décrire. Il n'y a rien d'étonnant à cela parce que sa méthode met crument à nu les mécanismes de la domination. Bourdieu lui-même ne se plaçait pas en dehors de ce jeu, mais il entendait réduire la part d'arbitraire, la part d'arrivisme et d'illégitimité dont cette « lutte des places » est le siège.

    Les champs sont un peu comme les groupes sociaux, mais il s'agit de groupes de spécialités, centrés sur une activité et non pas comme les anciens groupes sociaux non différenciés. Une entreprise est le siège de comportements très semblables à ceux décrits par Bourdieu dans ses champs. Je vois dans ces champs le développement d'une caractéristique humaine universelle, celle d'être un être social plastique. Cette caractéristique s'exprime spontanément dès le plus jeune âge. Il suffit de se souvenir ou d'observer les comportements dans une cour de récréation. Des groupes se forment, des frontières plus ou moins poreuses et mouvantes se forment, les dominations se mettent en place et sont sujettes à des luttes. Tout ce que décrit Bourdieu peut y être observé. Chaque individu conserve sa capacité à adhérer à de nouveaux groupes toute sa vie, et aussi à rompre, à faire le deuil d'anciens groupes, ce qui fait que nos identités sont multiples et complexes (être social plastique). Les autres espèces sociales ont une capacité voisine à adhérer à un groupe appelée empreinte, mais à la différence de l'homme, cette capacité est très peu plastique et ne se manifeste qu'une fois. On parle beaucoup de Camus en ce moment et du fait qu'il ait été considéré comme traitre par les deux camps alors qu'il était en proie à un conflit identitaire insoluble sauf à mourir à une de ses identités.

    Les champs ne sont donc pas figés ni isolés du reste du monde, mais ils sont le siège de mécanismes de stabilisation comme le sont tous les groupes. Le paroxysme de ces mécanismes de stabilisation est observé dans les groupes ethniques ou mieux dans les groupes religieux qui n'ont pas intégré la laïcité. Les champs de spécialités, bien que repérables, sont tout de même assez souples du fait qu'ils ne mettent pas en jeu l'existence entière des acteurs.

    Parmi les personnes qui ont à la fois réussi à obtenir une haute reconnaissance dans leur champ et une grande popularité, je retiens particulièrement Hubert Reeves. Il a choisi pour quelques uns de ses livres une structure très particulière et, à mes yeux, très intéressante. Le texte peut se lire de différentes façons suivant son niveau de maîtrise technique. Chaque paragraphe est coté selon trois niveaux en empruntant le langage du ski, piste noire pour les passages difficiles niveau mécanique quantique, piste rouge pour les passages plus faciles et enfin piste verte pour les passages pouvant être lus par un très large public. On peut tout lire, ou bien sauter les passages pistes noire ou bien sauter les passages piste noire et les passages piste rouge.

    Pierre Bourdieu était un bon observateur des champs et en même temps un acteur du champ sociologique. Il se plaignait de l'intrusion permanente d'acteurs incompétents appartenant au champ des médias dans les champs de spécialités dont la sienne (cf son livre sur la télévision et ses démêlées avec quelques papes des médias -Guillaume Durand et Daniel Schneidermann). Il me semble que la stratégie d'Hubert Reeves prévient assez bien ce problème de perturbation des activités spécialisées par les médias et aujourd'hui par toute la blogosphère et les forums, tout en assurant un lien nécessaire et légitime entre les champs spécialisés et le reste de la société. C'est que tout le monde ne peut pas avoir un accès direct aux subtilités des notions et des concepts qui sont en jeu dans le débat spécialisé d'un champ. On peut même constater que les plus grands spécialistes n'arrivent pas à tomber d'accord, pour des raisons techniques, mais aussi pour des motivations de "distinction". C'est là que les mécanismes de groupe deviennent pertinents. La confiance prend rapidement le relais de la compréhension et de l'analyse, de la raison. Voilà comment nous opérons nos choix collectifs.

  • L'individu et la nécessité

    Le développement de l'individu et son émancipation des contraintes du groupe, de la tribu, du clan, de la communauté a pu se faire parce que les moyens techniques étaient suffisants. Sans doute y a t'il une aspiration, une force, un désir de liberté qui pousse l'individu à s'extraire ainsi des règles communes. C'est la lecture qu'en a faite Alain TOURAINE dans "qu'est-ce que la démocratie", il se base sur l'acteur en tant que force motrice de la démocratie et de la modernité.

    Des contraintes collectives nouvelles apparaissent avec l'explosion démographique et la voracité du monde moderne en énergie et en matériaux. Le défi sociétal que nous avons à relever tient au fait que notre développement et notre identité contiennent implicitement l'infinité de l'énergie et des matériaux. La mutation de notre identité doit donc accepter que toutes les dimensions potentielles de notre vie matérielle soient finies. Est-ce que celà signifie la fin de la liberté? Ce serait en effet la fin de notre civilisation. Il nous reste à inventer, ou plutôt à découvrir collectivement que la liberté peut se développer dans d'autres champs que le champ de la matérialité, d'autres champs comme les champs spirituels, culturels ou relationnels ou elle retrouvera des espaces infinis. Il s'agit d'un changement de paradigme si profond qu'il n'est pas certain que notre société y survive (à suivre...)