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Philosophie

  • Dialectique matérialiste et intelligence collective

    L'intelligence collective s'applique très bien aux abeilles et aux fourmis, un peu moins bien aux collectifs humains, aux groupes humains. Les principales différences entre ces animaux sociaux et les humains résident dans les luttes de pouvoir, y compris dans la manie saugrenue de vouloir "gagner" les conversations, et la propension à prendre ses désirs pour des réalités, qui rendent plus difficiles les échanges et en particulier l'identification et la prise en compte des contradictions avec les objectifs qui se révèlent dans l'action.

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  • Rapprochement entre choix-culpabilité-objets-salauds.

    Je reprends le terme de salaud d'un billet de Jean Zin, les salauds au pouvoir parce que ce billet m'a inspiré une réflexion sur la culpabilité, son origine, son rôle et sa métabolisation.

    Le fait que nous puissions faire des choix nous place

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  • Combiner les libertés pour écologiser le progrès

     

    Depuis la révolution ou à peu près, nous avons mis notre société en marche, nous avons créé la modernité en nous appuyant sur deux mythes fondateurs intimement soudés, le mythe de la liberté individuelle indispensable au mythe du progrès. Ces deux mythes ne se sont certainement pas imposés par hasard à cette époque et mon but n'est pas d'en faire une mise en perspective historique au moyen d'une analyse matérialiste au dessus de mes moyens. Mon but est de tenter de faire entrevoir que ces deux mythes fondateurs ont parfaitement joué leur rôle de modernisation mais qu'ils sont aujourd'hui en bout de course et qu'il conviendrait de les faire évoluer.

    Depuis qu'il a adhéré à ces deux mythes, depuis la fin du 18ème siècle, le monde dit occidental a connu un développement extraordinaire. Tellement extraordinaire que la démographie combinée avec son mode de vie porte atteinte aux équilibres écologiques et risque bien de se heurter sous peu à une pénurie de matières premières, surtout depuis qu'il a converti le reste du monde au progrès et à la liberté "privée" et non la liberté individuelle, la nuance n'est pas mince. Le concept de liberté individuelle a été transposé à toute entité relevant de la sphère privée*. Le libéralisme n'est pas autre chose que la mise en application de cette liberté privée. Toute action qui viserait à réguler les libertés privées, se verra disqualifiée pour cause d'atteinte au progrès. On peut par exemple l'illustrer par les réactions très négatives de Claude Allègre quand nous avons inséré le principe de précaution dans notre constitution.

    Un certain malaise se fait jour à propos de nos contrats sociaux. L'anarchie libérale réelle (terme aussi employé par Maurice Allais), lui-même pourtant très libéral) est très visible en ce moment avec la crise financière et économique, l'absence de système monétaire international, l'optimisation et la fraude fiscale à outrance, la puissance des lobbys (banquiers, semenciers, pharmaceutiques...), les affaires traduisant la collusion entre pouvoir politique et pouvoir de l'argent. Cette anarchie libérale détruit les contrats sociaux dont les fonctions régulatrices, celles qui évitent l'accumulation de pouvoir privé (en particulier avec le pouvoir que confère l'argent), celles qui contrecarrent le pouvoir du plus fort par un pouvoir public plus puissant, une légalité et une légitimité plus puissante traduite en institutions régulatrices et non arbitraires. On ne peut réguler un système si les perturbations deviennent plus puissantes que les capacités régulatrices, c'est ce que nous ressentons en ce moment. Huntington a cru déceler un choc de civilisation où je vois le développement d’une anarchie (l’anarchie libérale) suscitant des réactions qui deviennent de plus en plus aiguës, par des demandes souverainistes dont certaines sont progressistes et d'autres plutôt sur la défensive, régressives et autoritaires. Pas besoin de vous faire un dessin. Mais pour toutes, l'anarchie ambiante, c'est à dire la carence d'institutions régulatrices effectives, les légitime.

    La liberté individuelle ne coïncide pas, mais pas du tout, avec la liberté privée qui bafoue bien souvent la liberté individuelle. Chacune de nos actions interagit avec les actions des autres. Que nous soyons un individu ou un groupe. Le concept de liberté individuelle transposé indûment aux questions collectives est au fondement de la lutte des places et de l'exclusion, de notre société de l'exclusion. Et nous n'avons rien à attendre de la croissance sur le plan de la solidarité. Pour preuve, nous sommes plusieurs fois plus riches qu'il y a 50 ans et pourtant notre société comporte beaucoup plus d'exclus, d'inemployables, de relégués. Passer d'un concept de liberté individuelle détourné de son objet à un concept de combinaison de nos libertés pour ce qui relève de toute décision collective peut nous faire passer d'une société de l'exclusion à une société hospitalière. Manipulée de travers, radicalisée, cette proposition de combinaison de nos libertés peut devenir liberticide, totalitaire si elle s'attaque à la liberté individuelle sous couvert de bien commun. Mon but n'est pas de nier le niveau de décision individuel, mais de le remettre à sa place dans une architecture subsidiaire afin de nous redonner les moyens de reconstruire un contrat social efficace, c'est à dire capable d'empêcher les plus forts d'imposer leur loi contre les institutions régulatrices. Je ne crois pas que sans cette mutation nous pourrons envisager d'écologiser le progrès parce que nous ne saurons pas contrecarrer la puissance privée pour laquelle c'est la loi du plus fort qui s'impose et cette loi du plus fort nous conduit à aller jusqu'au bout de la "consommation" des ressources et des équilibres de la planète. L'alternative autoritaire qui sera à coup sûr liberticide aura le champ libre, ainsi que la tendance lourde des votes l'indique. Il y a assez peu de chances que les décroissantistes cool prennent le dessus.

    Comment mettre en place cette combinaison des libertés qui ne soit pas liberticide, comment trouver cet équilibre qu'une subsidiarité bien comprise pourrait nous apporter? Auguste Comte avait pressenti le caractère anarchique de la démocratie basée sur la liberté individuelle. Dès le milieu du 19ème il formule une proposition de sociocratie, c'est à dire un ordre basé sur l'art de combiner les libertés. Il défend une vision politique de la sociocratie dans son catéchisme positiviste : "Nous venons donc ouvertement délivrer l'Occident d'une démocratie anarchique et d'une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie socio­cratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les forces hu­mai­nes, toujours appliquées chacune suivant sa nature. En effet, nous, sociocrates, ne sommes pas davantage démocrates qu'aristocrates. A nos yeux, la respectable masse de ces deux partis opposés représente empiriquement, d'une part la solidarité, de l'autre la continuité, entre lesquelles le positivisme établit profondément une subor­di­nation nécessaire, rem­plaçant enfin leur déplorable antagonisme". C'est plein d'emphase, tout à fait d'époque. Auguste Comte était plus fort pour la théorie que pour la pratique et il n'a jamais réussi à faire atterrir sa sociocratie. Il a fallu attendre les années 1970-1980 pour que le cybernéticien patron d'entreprise Gerard Endenburg mette en place une boîte à outil sociocratique efficace. La sociocratie d'Endenburg est souvent perçue comme une simple méthode de management, alors qu'il s'agit d'une proposition de renversement de paradigme fondamental, une proposition pour passer du concept de liberté individuelle dévoyé à un concept de combinaison des libertés lorsqu'il s'agit des décisions collectives. Cette proposition peut être testée au niveau de groupes très petits jusqu'à de très grandes structures, si bien que sa diffusion par le bas est envisageable sur une base d'efficacité et d'adhésion après l'avoir testée et non à priori (comme ce fût le cas des grandes idéologies précédentes, que ce soit l'idéologie libérale ou l'idéologie communiste).

    Parmi les avantages que présente la sociocratie sur d'autres modes de combinaison des libertés, elle possède plusieurs dispositifs cohérents de prise en compte des informations, notamment en protégeant les objecteurs et leurs objections mises au service de la fiabilité de l'information. Une organisation sociocratique ne pourra pas faire l'impasse sur les externalités négatives (ou dit autrement "les gains pour moi et les problèmes pour la collectivité") que notre organisation basée sur la liberté privée génère (on ne peut nier les externalités positives tant mises en avant par les libéraux depuis Smith, mais il me semble juste de ne pas négliger les externalités négatives comme la pollution, les dégâts sanitaires, la neutralisation de l'efficacité des antibiotiques, des pesticides et des désherbant du fait de leur emploi massif, l'érosion des sols...). De ce point de vue, elle sera plus apte à prendre en compte les réalités écologiques. Autre point, la sociocratie est apte à ne pas se laisser dominer par les arrivistes, en particulier par deux moyens: l'élection de ses chefs sans candidat et la place importante d'un membre chargé d'évaluer si ce qu'on dit et ce qu'on fait est cohérent (rôle qui consolide aussi la fiabilité des informations qui servent à guider et réguler les actions). La sociocratie est très hospitalière, elle ménage une place à chacun, pour deux raisons bien comprises: ne se priver d'aucune source d'information et de proposition, obtenir l'adhésion de tous les membres (en particulier du fait du mode de prise de décision par consentement). Cette organisation ne génère que le minimum de bureaucratie, c'est à dire de dissipation d'énergie contreproductive, en particulier quand elle adopte des principes de subsidiarité efficients.

    Et si l'idéologie fonctionnait comme l'évolution, avec des avancées proposées dans toutes les directions qui seront aussi sélectionnées par les faits? Les idéologies et les mythes peuvent à la fois être effets et causes, il se trouve qu'il n'existe pas de société qui en soient dépourvues. Des propositions de paradigmes nouveaux différents coexistent au même moment, certains régressifs et d'autres plus cohérents avec une évolution. Je crois que nous sommes à une époque où une mutation de paradigme est en cours, sous la pression des faits parce que les anciens construits dans un monde imaginaire de ressources illimitées sur lesquels nous vivons nous conduisent à une catastrophe, parce que les ressources sont limitées et que les régulations font défaut. Ce n'est pas se prendre pour Dieu que de tenter d'en formuler de nouveaux mieux aptes à prendre en compte la réalité des ressources limitées, mieux aptes à réguler la concentration des pouvoirs, c'est comme tester un nouveau gène qui irait dans le sens de l'évolution qui a mis au monde des êtres de plus en plus capables de prendre en compte les informations disponibles. Il se développera ou pas suivant les avantages qu'il apporte, mais il faut le tester.

    Je suis convaincu que rien ne changera, que nous userons jusqu'au bout notre société de l'exclusion et de la consommation si nous n'opérons pas une mutation de paradigme, si nous ne détrônons pas le mythe de la liberté individuelle (dévoyé) au service du mythe du progrès pour le remplacer par l'art de combiner les libertés, dès lors qu'il s'agit de prendre des décisions collectives, qui pourra être mis au service d'une écologisation du progrès et d'une société plus hospitalière, plus riche en places choisies.

     

    *La liberté privée porte en son sein un paradoxe important qui ne semble pas effleurer l'assurance idéologique des tenants du (néo)libéralisme qui concourent à maintenir cette confusion entre liberté individuelle et liberté privée. En effet, la plupart des entreprises sont organisées selon des règles hiérarchiques ne laissant pas beaucoup de place au travail choisi ou au moins consenti des employés, à la liberté donc. Par contre, les entrepreneurs (ou la direction cornaquée ou mise dans sa poche avec les stock options par les financiers) réclament en général pour la conduite de leur entreprise des conditions de liberté maximales, aussi bien pour la conduite interne, que pour leur action sur le marché ou leur contribution sociale ou fiscale.

    La propriété et la propriété privée.

     

    Reporterre, le quotidien de l'écologie en ligne.

    Quelques mots sur Maurice Allais: Fervent libéral, économiquement comme politiquement, il s’est férocement élevé contre le néo-conservatisme des années 1980, arguant que le libéralisme ne se confondait pas avec une sortie de “toujours moins d’État, toujours plus d’inégalités” – qui est même finalement la définition de l’anarchisme. On se souviendra de sa dénonciation du “libre-échangiste mondialiste, idéologie aussi funeste qu’erronée” et de la “chienlit mondialiste laissez-fairiste”. Il aimait à se définir comme un “libéral socialiste”

  • L'essentiel est de mener une vie décente basée sur la solidarité.

    La gratuité peut-elle être le nom de la solidarité?

    Le célèbre architecte brésilien Oscar Niemeyer est décédé à presque 105 ans, toujours au travail. Il laisse un patrimoine architectural considérable, mais ce que je retiendrais de lui, c'est cette petite sentence placée en titre:

    "L'essentiel est de mener une vie décente basée sur la solidarité."

    Je partage cette proposition philosophique qui me semble très profonde. Est-ce que ce n'est pas la seule façon de remplir sa vie? Ce n'est pas parce que notre société n'est plus religieuse, que ce n'est plus ce qui lui donne du sens, qu'il faut jeter le bébé de la solidarité avec l'eau du bain des religions. Je ressens que nous sommes des êtres sociaux avant tout et que notre vie ne peut être comblée sans cette prise de conscience de l'impératif de solidarité qui nous est chevillé à l'esprit et peut-être même à notre ADN. L'individualisme me semble être à la société ce que l'onanisme est à l'amour.

    J'ai recueilli le témoignage de plusieurs personnes dont le vide qu'elles ressentaient avait été comblé le jour où elles sont devenues croyantes. Je crois que l'expérience qu'elles vivent n'est autre que la mise en phase de leur philosophie avec ce besoin impérieux de solidarité.

    Depuis quelque temps, moi qui suis agnostique, je vis une expérience de solidarité grâce à la mise en place d'un collectif régi par des règles sociocratiques. De façon très surprenante pour moi, mes angoisses existentielles sont réduites, ma fatigue d'être moi s'estompe, un sentiment de plénitude s'insinue tranquillement.

    La formulation d'Oscar rend possible une conception opérationnelle de la gratuité parce qu'elle peut servir de base universelle. Je dois donc revoir mon billet sur la gratuité, en particulier ce paragraphe:

    "la gratuité se réfère à un idéal commun, un paradigme, une idée du bien collectif partagée par tous et qui va de soi, une adhésion à un contrat social indiscutable et accepté par tous. Le modèle d'idéal commun le plus fort étant l'ordre religieux qui nous relierait tous. Selon cette idée, pour une société homogène, la gratuité peut se concevoir. Mais quand il s'agit d'une société comme la nôtre qui est très largement atomisée, une société d'individus, une société laïque dont la devise ne fait plus tout à fait unanimité (pour preuve, chacun s'emploie à détourner, au moyen de l'euphémisme "optimisation fiscale", notre article 13 qui dit que chacun doit contribuer à hauteur de ses moyens), alors il devient légitime de questionner la gratuité, soit pour parler "des gratuités", soit pour penser la reconnaissance selon un code commun assez clair pour tous."

    Oscar Niemeyer n'a toutefois pas complètement pris acte de l'enfer du communisme réel et je ne le suivrais donc pas sur ce chemin, tachant de ne pas perdre de vue notre propension délirante à prendre nos désirs pour des réalités.

    Biblio sur la gratuité: une conférence du philosophe Jean-Luc Marion.

  • Les crispations idéologiques, l'information et les choix collectifs.

    Cet article est un début de réflexion sur les crispations idéologiques, pourquoi les combattre et comment les combattre. L'idéologie constitue à la fois un atout de stabilité et une barrière à l'évolution. Etre conservateur n'est pas en soi un problème, ça ne le devient que quand le monde autour de soi a évolué et que le dispositif idéologique se trouve en trop grand décalage avec les réalités. Ma réflexion porte à la fois sur la prise en compte des réalités, c'est à dire la sensibilité aux informations, à leur fiabilisation, et à la fois sur la prise en compte des options politiques, des choix collectifs en prenant en compte les personnes concernées par ces choix du fait qu'un chien a beau avoir quatre pattes, il ne peut emprunter deux chemins à la fois (c'est l'objet de la démocratie participative/délibérative).

    Les crispations idéologiques constituent une question politique de fond. On a à faire face à des défis considérables, écologiques, sociaux (découplage du travail et du temps), religieux (tensions très fortes comme le révèle le déplorable épisode de cette vidéo qu'aucune personne responsable ne devrait avoir relayée), ressources/géopolitiques (ce n'est pas un problème écologique, mais une question de matières premières, donc plutôt industriel), démographique... Or avec les vieux outils philosophiques particulièrement portés sur la morale et ne nous donnant que peu de prise sur les idéologies, on n'a aucune chance d'échapper au pire. Il y a quelques tentatives de rompre avec cette misère de la philosophie (expression de Marx). Jean Zin développe une philosophie de l'information (pas les infos de la radio!). Bruno Latour tente de remettre nos représentations à leur place (Philosophie empirique, donc fortement liée aux faits, aux informations, à l'image du célèbre tableau de Magritte "ceci n'est pas une pipe"). On trouve des précurseurs (Michel Foucault avec son "Courage de la vérité", mais ça reste incantatoire chez lui).

    La qualité de l'information ne constitue pas en soi une quelconque orientation. Améliorer le statut de l'information, sa fidélité, ne suffit donc pas. La prise de décision, la capacité à élaborer une politique qui intègre les données et les contraintes qu'apporte l'information, me semble indispensable pour sortir des crispations idéologiques.

    L'expérience pratique la plus avancée pour mettre l'information (la prise en compte des réalités) au-dessus des histoires qu'on se raconte, tout en préservant l'outil de décision, c'est celle de la sociocratie d'Endenburg. De mon point de vue, c'est de très loin l'expérience collective qui va le plus loin pour sortir des bonnes intentions qui nous mènent en enfer, pour dégonfler les problèmes d'égo et de délire idéologique (crispations) qui nous sont si communs. Sans cette organisation du statut de l'objection et de l'objecteur qu'il faut protéger, combinée à un outil efficace de prise de décision, le parti-pris et les arrivistes ont de beaux jours devant eux et ce n'est pas de cette façon que nous pourrons résoudre les problèmes immenses auxquels nous devons faire face. Le risque que nous les résolvions une fois de plus par le chaos et les guerres me semble très élevé.

  • La liberté et la nourriture narcissique.

    Multiplier les niches sociales pour multiplier les places et les moyens d'émancipation

    La liberté, c'est un peu comme une étoile inaccessible. Elle scintille de mille feux et peut nous motiver jusqu'au sacrifice de notre vie. A l'idéal pur qu'elle évoque en nous lui répond la toujours rude réalité. Les bonnes intentions mènent bien souvent à l'enfer, ainsi que l'histoire nous l'enseigne, mais est-ce une raison pour se détourner de cette étoile polaire? Si on a renoncé au meilleur des mondes des utopistes, pourrions nous renoncer à un monde meilleur?

    Plutôt que de parler de l'abstraite liberté, je préfère appuyer ma réflexion sur deux de ses compagnes, l'émancipation, plus dynamique et l'autonomie plus concrète. De ces deux points de vue, je m'interroge sur la direction que propose cet état providence participatif que je tente d'élaborer. Est-ce que l'état providence participatif contribuerait à plus d'émancipation, plus d'autonomie que ce que permet notre état providence actuel, ou bien est-ce l'inverse?

    Prenons l'exemple du rôle du travail pour l'émancipation féminine. Nul doute que le travail, malgré toute l'aliénation aux subordinations que génère l'entreprise, a joué et joue un rôle positif d'émancipation des femmes vis à vis de l'ancienne division sexuelle des tâches. Il a fallu pas moins de 200 ans pour que les idées démocratiques diffusent de la cité vers la famille. Le terme d'autorité parentale, pour remplacer celui d'autorité paternelle, n'est apparu dans les familles que quand la division du travail a cessé d'être essentiellement sexuelle. D'un point de vue pratique, deux inventions concrètes majeures ont facilité cette évolution: la contraception et la machine à laver. Mais pour que cette émancipation des femmes ait pu progresser, il a d'abord fallu sortir du cadre de la société traditionnelle dans laquelle il n'était pratiquement pas possible de sortir du groupe d'appartenance. Le savoir faire relationnel, l'aisance à se mouvoir et jouer des ressorts de cette organisation, constituaient alors les seuls moyens pratiques d'individuation et d'émancipation vis à vis du groupe, un peu à la façon dont un nageur acquiert de la liberté en développant sa compétence de nageur. Ces moyens et ces ressorts n'ont rien perdu de leur intérêt, mais la séparation de nos activités en domaines relativement autonomes constitue une source d'émancipation. Pouvoir travailler dans le domaine productif ou social constitue une possibilité d'émancipation vis à vis de la famille, ainsi que la famille constitue une possibilité d'émancipation vis à vis des conditions de travail.

    La principale proposition de l'état providence participatif consite à renforcer le domaine social en institutions afin que le troisième domaine majeur de nos besoins essentiels puisse mieux exister et répondre à ces besoins. Ni les dispositions du domaine affectif (et reproductif) que constitue le groupe affectif, la famille, ni les dispositions du domaine productif tourné vers le gain de temps associé au profit ne peuvent couvrir les besoins sociaux. Si certains besoins sociaux, comme l'instruction et tout ce qui concourt à l'éducation et le soin des jeunes, peuvent se concevoir dans une logique utilitariste d'investissement consolidé par les liens qui unissent les membres d'une famille (mais même ces besoins sont difficilement couverts dans le cadre actuel très dominé par l'utilitarisme), beaucoup d'autres relatifs aux personnes âgées, aux handicapés, aux réputés inemployables etc ne trouvent aucune solution satisfaisante. Consolider institutionnellement ce domaine social apporterait à l'individu une possibilité supplémentaire d'émancipation vis à vis de la famille et de l'entreprise. Les ressorts de ce domaine sont beaucoup moins immédiats que ceux de la famille (l'affection et la reproduction) et ceux de l'entreprise (le profit, la curiosité inventive et le mythe du mieux être). L'accroissement de la capacité d'émancipation, ainsi que j'ai tenté de le démontrer, associée à une réduction de l'exclusion répondant à notre besoin profond de reconnaissance, peuvent peut-être constituer un moteur valable? 

    Je crois que le besoin de reconnaissance, le besoin que la société ne nous exclue pas, qu'elle nous fasse une place, est un des moteurs les plus puissants de nos agissements. Notre narcissisme est construit par l'accueil, la mise au monde symbolique et concrète que nous permet la société.
    Nous désirons ce que l'autre désire (René Girard), mais surtout nous désirons être reconnu (Hegel). En conclusion, il me semble que l'état providence participatif propose un contrat social plus nourissant du point de vue narcissique et plus satisfaisant du point de vue de la liberté que l'organisation actuelle très excluante.  Retour à Tous les articles

  • Souviens-toi de la Saint Barthélémy, ou le choc des Vérités.

    "Si Dieu existe, qu'il se démerde!"

    Cette opinion choc d'Alexandre Jollien, lui-même croyant, s'adresse t-elle à Dieu, est-elle une offense à Dieu? Non, bien entendu, elle s'adresse à tous les prosélytes, tous ceux qui s'abritent lâchement derrière Dieu et l'instrumentalisent, pour justifier leurs actions, afin d'assouvir leur désir de puissance sur leurs congénères.

    Les Vérités divines sont différentes suivant la religion. Tant qu'elles ne se mêlent que de spiritualité (le pourquoi) et qu'elles ne prétendent pas nous dicter nos choix (le comment), je n'ai rien à dire. Dès qu'elles nous imposent ce que nous devons faire, ce que nous devons manger, comment nous devons nous habiller, alors elles peuvent être tenues pour responsables de beaucoup de violences, puisque les Vérités différentes ne peuvent que s'entrechoquer. Ce n'est pas le choc des civilisations, mais le choc des Vérités que seule la laïcité est en mesure de tempérer. Les Vérités sont au ciel, qu'elles y restent, les responsabilités de nos actes sont ici-bas et elles nous incombent. Par exemple, le jour où les représentants des différentes religions se mettront d'accord pour utiliser des lieux de cultes communs (nous avons un patrimoine considérable d'églises quasi-inoccupées), ils auront fait un grand pas dans la démonstration pratique de la tolérance qui émaille leurs discours et je saluerais ce (sa)geste.

    Un des rôles forts de toute spiritualité est de mettre symboliquement au monde tous les mal-nés. Et d'une certaine façon, aussi talentueux que furent nos parents à nous mettre au monde, à nous délivrer ce OUI dont parle Naouri, ils sont comme nous, imparfaits à y réussir complètement. C'est pourquoi, ne serait-ce que pour cette raison, les spiritualités ont un rôle à jouer. Par exemple, le baptême n'est pas à comprendre comme une décision de l'enfant à faire partie de la communauté des hommes, mais comme une mise au monde, un accueil puissant de la communauté humaine envers le nouveau venu, quel que soit son âge.

    Mais comment pourrions-nous oublier les massacres de la Saint Barthélémy? Comment pourrions-nous ignorer le choc des Vérités quand celles-ci entendent gouverner nos actes, s'ériger en pouvoir politique, c'est à dire du comment? Comment pourrions-nous délaisser ce grand évènement fondateur de notre laïcité? Merci à Aristide Briand pour avoir su promouvoir et convaincre d'adopter la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation DES églises et de l'état, malgré une opposition acharnée du Vatican.

    Amin Maalouf et ses réflexions sur les "identités meurtrières" constitue pour moi une référence sur le chemin des identités cognitives contre les ravages des identités essentielles, qu'elles soient éthniques ou confessionnelles, quand bien même je lui demande de faire encore un petit effort.

    Lequel des candidats au poste suprême pourrait avoir le courage, en ces moments douloureux, de rappeler aux guides religieux autoproclamés (dans le sens où Dieu n'y est pour rien) toute la violence que recèle le choc inévitable des Vérités et toute la sagesse si chèrement acquise contenue dans cette loi d'Aristide Briand?

    Un poème d'Abul Ala Al Ma'ari:

    La vérité est soleil recouvert de ténèbres -
    Elle n'a pas d'aube dans les yeux des humains.

    La raison, pour le genre humain
    Est un spectre qui passe son chemin.

    Foi, incroyance, rumeurs colportées,
    Coran, Torah, Évangile
    Prescrivant leurs lois ...
    À toute génération ses mensonges
    Que l’on s’empresse de croire et consigner.
    Une génération se distinguera-t-elle, un jour,
    En suivant la vérité ?

    Deux sortes de gens sur la terre :
    Ceux qui ont la raison sans religion,
    Et ceux qui ont la religion et manquent de raison.

    Tous les hommes se hâtent vers la décomposition,
    Toutes les religions se valent dans l'égarement.

    Si on me demande quelle est ma doctrine,
    Elle est claire :
    Ne suis-je pas, comme les autres,
    Un imbécile ?

     

     

  • Génétique culturelle ou valeurs sous-jacentes

    Article très exploratoire, voire provocatoire! Je provoque ma réflexion et la vôtre (et j'espère vos commentaires) dans cet article qui dépasse de loin mes compétences. Mais si un blog ne peut pas servir à ce genre d'exercice, l'intérêt d'en faire un serait pour moi très limité.

     

    Toute organisation biologique génère ses propres adaptations. La différence entre un système asservi simple et un système cybernétique ou autonome, c'est que le système asservi reçoit une consigne de l'extérieur, alors que le système cybernétique génère ses propres consignes ou commandes ou décisions. Tous les organismes vivants sont cybernétiques, et on peut même étendre la notion aux groupes sociaux. On peut objecter que dans certains cas, une personne peut être esclave d'une autre, c'est à dire qu'elle reçoit ses consignes d'une autre personne, d'un maître. On ne parlera pas de ce cas de figure qui renvoie à une combinaison de système asservi et de système autonome.

    Dans le cas de systèmes autonomes, les consignes sont le fruit de multiples ajustements issus de l'observation de consignes ultérieures et de l'évaluation de leurs effets. Le système régule selon des objectifs. Au bout d'un moment, un certain nombre de routines sont mémorisées. Ces routines correspondent à des consignes expérimentées de nombreuses fois et validées. l'homéostasie qui est la capacité d'un système à garder sa stabilité se servira de ces routines. Les routines s'appuient elles mêmes sur des valeurs ou structures élémentaires qui pourraient être assimilées à un génome culturel formant le socle des convictions les plus profondes. Ce socle peut être très efficace et efficient si les valeurs ont pu être confrontées et mises au point lors de nombreux cycles. Elles peuvent être moins efficientes ou pas efficientes du tout quand elles portent sur des sujets moins maîtrisés. Elles sont alors à la base de ce qu'on peut appeler les idées reçues. Une nouvelle situation sera à la source de nouvelles valeurs (processus de Morphogénie) ou simplement d'un léger ajustement suivant les cas. Tout système autonome peut générer un ensemble de valeurs dont certaines lui seront nuisibles à son insu, c'est ce qu'on nomme les noeuds paradoxaux auxquels le système est capable de générer des adaptations qui font que l'ensemble fonctionne quand même, comme s'il subissait une perturbation quelconque, alors qu'il s'agit d'une autoperturbation. La confiance dans ses valeurs constitue une garantie de stabilité à un système, mais aussi une possible difficulté à évoluer quand on veut s'attaquer à ses noeuds paradoxaux. C'est bien connu de tous ceux qui souhaitent faire évoluer leur comportement, par exemple pour essayer de maigrir ou arrêter de fumer. Des résistances au changement inattendues ne manquent pas de se manifester.

    On peut transposer ces connaissances décrites ici de façon très succinte au domaine du fonctionnement de n'importe quel groupe, que ce soit une entreprise, une association, un état etc... Par exemple, si on s'intéresse au cas de notre système démocratique par représentation, les professionnels de la politique vont générer un champ politique, c'est à dire un milieu particulier régulant sur ses propres expériences et générant ses propres valeurs plus ou moins déconnectées du collectif qu'ils sont censés représenter. Par exemple, le fait de devoir se frotter régulièrement à des élections développe logiquement des valeurs électoralistes puisqu'elles sont vitales pour leur carrière. Le génome culturel, les valeurs, sont donc fortement marquées par les finalités concrètes du groupe qui les génère. Les manifestations de ces valeurs peuvent être difficiles à décoder si on s'en tient aux principes affirmés et revendiqués par le groupe. Des mécanismes de dissimulation des valeurs peuvent se manifester, en particulier en ce qui concerne la structure réelle du pouvoir (cf tout le travail de décodage de ces structures et rituels de pouvoir par Pierre Bourdieu, ou ceux de Levi-Strauss). C'est un travail d'anthropologue que celui de décoder le génotype culturel caché et ses liens avec les nécessités et les objectifs dont il est issu, à partir des données observables, à partir du phénotype observable. Chaque élément culturel pris séparément n'a aucun sens, l'ensemble du génotype fait système, c'est à dire que les relations entre les éléments sont aussi importantes que les éléments (Les analystes informaticiens sont très familiarisés à ces notions d'entités et de relations qu'ils utilisent pour modéliser les systèmes). C'est une des raisons de l'homéostasie d'un système donné. 

    Dans une société moderne où nos activités se distribuent sur de multiples groupes (entreprise, famille, association...), nous apprenons à fonctionner avec les codes culturels relatifs à ces divers groupes. Rien ne s'oppose à ce que nous ayons des relations quasi-communautaires dans un groupe et des relations très démocratiques dans un autre. C'est la preuve qu'il ne s'agit pas d'identité essentielles, mais plutôt d'identités cognitives, un peu à la façon dont nous pouvons passer d'une langue à une autre, d'un système de codes à un autre. Les anciennes catégories communautaires ou culturelles identifiant les individus à leur culture sont ainsi facilement disqualifiées.

     

     

  • La gratuité ou le paradoxe de la sainteté.

    "Désintéressé et fier de l'être", cette expression contient et exprime tout le paradoxe de la gratuité.

    Lors de l'élaboration de l'Etat Providence Participatif, il m'avait semblé qu'une source d'énergie qui faisait fonctionner les humains et sur laquelle on pouvait compter était la reconnaissance. Je ne parle pas ici de la reconnaissance de ce que l'on est, de la reconnaissance identitaire, mais de la reconnaissance de ce que l'on fait, la gratification qu'on peut recevoir en échange de l'énergie qu'on dépense pour la collectivité. Sans le savoir, j'avais pris une option qui s'inscrivait dans le courant solidariste laïc de Léon Bourgeois et de ce fait, je me suis trouvé en opposition avec les tenants de la gratuité. Pendant le débat qui a précédé celui où je participais et qui s'intitulait "Le care et la critique des inégalités" avec Alice Le Goff et Marie Garrau, un des auditeurs a clairement relevé cette opposition entre gratuité et reconnaissance qui parcourait les deux approches du travail social.

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  • La pipe de Magritte et la violence symbolique

    Le texte qui suit est une retranscription approchée d'une petite partie, un peu plus philo que le reste, de mon intervention à Citéphilo sur le care. Certains arguments anti-care sont de nature à éveiller des réactions féministes. Jacques Julliard titre ainsi une chronique du 26 Mai 2010 sur le care "Bisounours et gnia gnia gnia". Le 17 Mai 2010 sur son blog, Jacques Attali publie une note intitulée Le soin ou le respect? dans laquelle il oppose artificiellement le care au respect et où il réduit le care à un travail d'infirmière. Il y a donc un vieux reste de domination masculine qui s'attache à la patte du care, alors qu'il serait utile que toutes les forces sociales capables de renouveler concrètement la solidarité sociale et la fraternité puissent s'unir.

    Le très célèbre tableau de Magritte figure une pipe au-dessous de laquelle est inscrit "ceci n'est pas une pipe". En quoi ce simple tableau peut-il figurer la violence symbolique, c'est à dire le consentement du dominé, et proposer en même temps de s'en affranchir? Ce tableau nous démontre que  la représentation est incluse dans le réel, alors que la domination tire sa force de nous faire croire l'inverse, c'est à dire qu'elle tente de nous faire croire en sa naturalité. Le dominant dirait devant le tableau de la pipe: "c'est une pipe". Plus la pipe du tableau de Magritte est ressemblante et plus puissant sera son message, plus il sera subversif. Une représentation chassant l'autre, nous pouvons être certains que si d'aventure nous passions de la domination masculine à la domination féminine, ce qui n'est tout de même pas très probable à brève échéance, le message du tableau de Magritte resterait indémodable. Pour nous qui sommes naturalistes, nous qui produisons des modèles d'un niveau de performance descriptive inégalé qui nous permettent d'agir comme jamais sur le réel, le message de Magritte est salutaire. Il nous dit que la vérité qui pourrait émaner de nos représentations si parfaites est une escroquerie, il nous rappelle que notre universalisme repose sur un tour de passe-passe, il nous rappelle que notre vision des droits de l'homme, si honorables qu'ils soient, repose sur du sable conceptuel, sur une simple inversion de la relation entre notre représentation du monde et la réalité.

    Irais-je jusqu'à dire que nommer c'est posséder, c'est dominer, que c'est un symptome de la folie universelle des hommes? Percevoir le message du tableau de Magritte, c'est percevoir la structure de la domination et du viol symbolique. Magritte propose une réponse du dominé au dominant "non, non, ceci n'est pas une pipe!"

    Dans "La lutte des places" de Vincent de Gaulejac et Isabel Taboada Léonetti, je relève p190 un mode de prise de distance vis à vis des normes:

    "L'humour et la dérision constituent une stratégie minimale, utilisée le plus souvent en complément ou en alternative avec d'autres. Tout d'abord, tourner en ridicule sa propre situation permet de prendre une certaine distance de soi-même et récupérer une part de maîtrise des faits. Mais, surtout, la dérision atteint, à travers l'image de soi stigmatisée, le système de valeurs qui l'a instituée, elle sape avec efficacité la légitimité du regard de l'autre, et le caractère sacré, intangible des valeurs dominantes."

    Toutefois, si la dérision permet un instant de percevoir ce que signifie le tableau de Magritte, c'est en général pour l'oublier dans la mise en place d'une nouvelle vérité, d'une nouvelle illusion prenant la place de l'illusion précédente. Le tableau de Magritte nous propose de nous débarasser une fois pour toutes du fardeau de la vérité, ce qui n'est en rien une négation du réel.

     

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