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  • Combiner les libertés pour écologiser le progrès

     

    Depuis la révolution ou à peu près, nous avons mis notre société en marche, nous avons créé la modernité en nous appuyant sur deux mythes fondateurs intimement soudés, le mythe de la liberté individuelle indispensable au mythe du progrès. Ces deux mythes ne se sont certainement pas imposés par hasard à cette époque et mon but n'est pas d'en faire une mise en perspective historique au moyen d'une analyse matérialiste au dessus de mes moyens. Mon but est de tenter de faire entrevoir que ces deux mythes fondateurs ont parfaitement joué leur rôle de modernisation mais qu'ils sont aujourd'hui en bout de course et qu'il conviendrait de les faire évoluer.

    Depuis qu'il a adhéré à ces deux mythes, depuis la fin du 18ème siècle, le monde dit occidental a connu un développement extraordinaire. Tellement extraordinaire que la démographie combinée avec son mode de vie porte atteinte aux équilibres écologiques et risque bien de se heurter sous peu à une pénurie de matières premières, surtout depuis qu'il a converti le reste du monde au progrès et à la liberté "privée" et non la liberté individuelle, la nuance n'est pas mince. Le concept de liberté individuelle a été transposé à toute entité relevant de la sphère privée*. Le libéralisme n'est pas autre chose que la mise en application de cette liberté privée. Toute action qui viserait à réguler les libertés privées, se verra disqualifiée pour cause d'atteinte au progrès. On peut par exemple l'illustrer par les réactions très négatives de Claude Allègre quand nous avons inséré le principe de précaution dans notre constitution.

    Un certain malaise se fait jour à propos de nos contrats sociaux. L'anarchie libérale réelle (terme aussi employé par Maurice Allais), lui-même pourtant très libéral) est très visible en ce moment avec la crise financière et économique, l'absence de système monétaire international, l'optimisation et la fraude fiscale à outrance, la puissance des lobbys (banquiers, semenciers, pharmaceutiques...), les affaires traduisant la collusion entre pouvoir politique et pouvoir de l'argent. Cette anarchie libérale détruit les contrats sociaux dont les fonctions régulatrices, celles qui évitent l'accumulation de pouvoir privé (en particulier avec le pouvoir que confère l'argent), celles qui contrecarrent le pouvoir du plus fort par un pouvoir public plus puissant, une légalité et une légitimité plus puissante traduite en institutions régulatrices et non arbitraires. On ne peut réguler un système si les perturbations deviennent plus puissantes que les capacités régulatrices, c'est ce que nous ressentons en ce moment. Huntington a cru déceler un choc de civilisation où je vois le développement d’une anarchie (l’anarchie libérale) suscitant des réactions qui deviennent de plus en plus aiguës, par des demandes souverainistes dont certaines sont progressistes et d'autres plutôt sur la défensive, régressives et autoritaires. Pas besoin de vous faire un dessin. Mais pour toutes, l'anarchie ambiante, c'est à dire la carence d'institutions régulatrices effectives, les légitime.

    La liberté individuelle ne coïncide pas, mais pas du tout, avec la liberté privée qui bafoue bien souvent la liberté individuelle. Chacune de nos actions interagit avec les actions des autres. Que nous soyons un individu ou un groupe. Le concept de liberté individuelle transposé indûment aux questions collectives est au fondement de la lutte des places et de l'exclusion, de notre société de l'exclusion. Et nous n'avons rien à attendre de la croissance sur le plan de la solidarité. Pour preuve, nous sommes plusieurs fois plus riches qu'il y a 50 ans et pourtant notre société comporte beaucoup plus d'exclus, d'inemployables, de relégués. Passer d'un concept de liberté individuelle détourné de son objet à un concept de combinaison de nos libertés pour ce qui relève de toute décision collective peut nous faire passer d'une société de l'exclusion à une société hospitalière. Manipulée de travers, radicalisée, cette proposition de combinaison de nos libertés peut devenir liberticide, totalitaire si elle s'attaque à la liberté individuelle sous couvert de bien commun. Mon but n'est pas de nier le niveau de décision individuel, mais de le remettre à sa place dans une architecture subsidiaire afin de nous redonner les moyens de reconstruire un contrat social efficace, c'est à dire capable d'empêcher les plus forts d'imposer leur loi contre les institutions régulatrices. Je ne crois pas que sans cette mutation nous pourrons envisager d'écologiser le progrès parce que nous ne saurons pas contrecarrer la puissance privée pour laquelle c'est la loi du plus fort qui s'impose et cette loi du plus fort nous conduit à aller jusqu'au bout de la "consommation" des ressources et des équilibres de la planète. L'alternative autoritaire qui sera à coup sûr liberticide aura le champ libre, ainsi que la tendance lourde des votes l'indique. Il y a assez peu de chances que les décroissantistes cool prennent le dessus.

    Comment mettre en place cette combinaison des libertés qui ne soit pas liberticide, comment trouver cet équilibre qu'une subsidiarité bien comprise pourrait nous apporter? Auguste Comte avait pressenti le caractère anarchique de la démocratie basée sur la liberté individuelle. Dès le milieu du 19ème il formule une proposition de sociocratie, c'est à dire un ordre basé sur l'art de combiner les libertés. Il défend une vision politique de la sociocratie dans son catéchisme positiviste : "Nous venons donc ouvertement délivrer l'Occident d'une démocratie anarchique et d'une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie socio­cratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les forces hu­mai­nes, toujours appliquées chacune suivant sa nature. En effet, nous, sociocrates, ne sommes pas davantage démocrates qu'aristocrates. A nos yeux, la respectable masse de ces deux partis opposés représente empiriquement, d'une part la solidarité, de l'autre la continuité, entre lesquelles le positivisme établit profondément une subor­di­nation nécessaire, rem­plaçant enfin leur déplorable antagonisme". C'est plein d'emphase, tout à fait d'époque. Auguste Comte était plus fort pour la théorie que pour la pratique et il n'a jamais réussi à faire atterrir sa sociocratie. Il a fallu attendre les années 1970-1980 pour que le cybernéticien patron d'entreprise Gerard Endenburg mette en place une boîte à outil sociocratique efficace. La sociocratie d'Endenburg est souvent perçue comme une simple méthode de management, alors qu'il s'agit d'une proposition de renversement de paradigme fondamental, une proposition pour passer du concept de liberté individuelle dévoyé à un concept de combinaison des libertés lorsqu'il s'agit des décisions collectives. Cette proposition peut être testée au niveau de groupes très petits jusqu'à de très grandes structures, si bien que sa diffusion par le bas est envisageable sur une base d'efficacité et d'adhésion après l'avoir testée et non à priori (comme ce fût le cas des grandes idéologies précédentes, que ce soit l'idéologie libérale ou l'idéologie communiste).

    Parmi les avantages que présente la sociocratie sur d'autres modes de combinaison des libertés, elle possède plusieurs dispositifs cohérents de prise en compte des informations, notamment en protégeant les objecteurs et leurs objections mises au service de la fiabilité de l'information. Une organisation sociocratique ne pourra pas faire l'impasse sur les externalités négatives (ou dit autrement "les gains pour moi et les problèmes pour la collectivité") que notre organisation basée sur la liberté privée génère (on ne peut nier les externalités positives tant mises en avant par les libéraux depuis Smith, mais il me semble juste de ne pas négliger les externalités négatives comme la pollution, les dégâts sanitaires, la neutralisation de l'efficacité des antibiotiques, des pesticides et des désherbant du fait de leur emploi massif, l'érosion des sols...). De ce point de vue, elle sera plus apte à prendre en compte les réalités écologiques. Autre point, la sociocratie est apte à ne pas se laisser dominer par les arrivistes, en particulier par deux moyens: l'élection de ses chefs sans candidat et la place importante d'un membre chargé d'évaluer si ce qu'on dit et ce qu'on fait est cohérent (rôle qui consolide aussi la fiabilité des informations qui servent à guider et réguler les actions). La sociocratie est très hospitalière, elle ménage une place à chacun, pour deux raisons bien comprises: ne se priver d'aucune source d'information et de proposition, obtenir l'adhésion de tous les membres (en particulier du fait du mode de prise de décision par consentement). Cette organisation ne génère que le minimum de bureaucratie, c'est à dire de dissipation d'énergie contreproductive, en particulier quand elle adopte des principes de subsidiarité efficients.

    Et si l'idéologie fonctionnait comme l'évolution, avec des avancées proposées dans toutes les directions qui seront aussi sélectionnées par les faits? Les idéologies et les mythes peuvent à la fois être effets et causes, il se trouve qu'il n'existe pas de société qui en soient dépourvues. Des propositions de paradigmes nouveaux différents coexistent au même moment, certains régressifs et d'autres plus cohérents avec une évolution. Je crois que nous sommes à une époque où une mutation de paradigme est en cours, sous la pression des faits parce que les anciens construits dans un monde imaginaire de ressources illimitées sur lesquels nous vivons nous conduisent à une catastrophe, parce que les ressources sont limitées et que les régulations font défaut. Ce n'est pas se prendre pour Dieu que de tenter d'en formuler de nouveaux mieux aptes à prendre en compte la réalité des ressources limitées, mieux aptes à réguler la concentration des pouvoirs, c'est comme tester un nouveau gène qui irait dans le sens de l'évolution qui a mis au monde des êtres de plus en plus capables de prendre en compte les informations disponibles. Il se développera ou pas suivant les avantages qu'il apporte, mais il faut le tester.

    Je suis convaincu que rien ne changera, que nous userons jusqu'au bout notre société de l'exclusion et de la consommation si nous n'opérons pas une mutation de paradigme, si nous ne détrônons pas le mythe de la liberté individuelle (dévoyé) au service du mythe du progrès pour le remplacer par l'art de combiner les libertés, dès lors qu'il s'agit de prendre des décisions collectives, qui pourra être mis au service d'une écologisation du progrès et d'une société plus hospitalière, plus riche en places choisies.

     

    *La liberté privée porte en son sein un paradoxe important qui ne semble pas effleurer l'assurance idéologique des tenants du (néo)libéralisme qui concourent à maintenir cette confusion entre liberté individuelle et liberté privée. En effet, la plupart des entreprises sont organisées selon des règles hiérarchiques ne laissant pas beaucoup de place au travail choisi ou au moins consenti des employés, à la liberté donc. Par contre, les entrepreneurs (ou la direction cornaquée ou mise dans sa poche avec les stock options par les financiers) réclament en général pour la conduite de leur entreprise des conditions de liberté maximales, aussi bien pour la conduite interne, que pour leur action sur le marché ou leur contribution sociale ou fiscale.

    La propriété et la propriété privée.

     

    Reporterre, le quotidien de l'écologie en ligne.

    Quelques mots sur Maurice Allais: Fervent libéral, économiquement comme politiquement, il s’est férocement élevé contre le néo-conservatisme des années 1980, arguant que le libéralisme ne se confondait pas avec une sortie de “toujours moins d’État, toujours plus d’inégalités” – qui est même finalement la définition de l’anarchisme. On se souviendra de sa dénonciation du “libre-échangiste mondialiste, idéologie aussi funeste qu’erronée” et de la “chienlit mondialiste laissez-fairiste”. Il aimait à se définir comme un “libéral socialiste”